Note : ★★★★½
Il y a des livres qu’on ouvre avec une curiosité polie et qu’on referme avec quelque chose qui ressemble à de la gratitude. Billy Summers est de ceux-là. Non pas parce qu’il vous aura fait peur, King range ici ses monstres au placard, mais parce qu’il vous aura tenu compagnie d’une façon rare, presque intime, comme ces conversations nocturnes où l’on finit par dire des choses vraies sans trop savoir comment on en est arrivé là.
Un tueur avec une règle
Billy Summers tue des gens. C’est son métier, et il l’exerce avec une rigueur presque artisanale. Mais il a une règle : uniquement les mauvaises personnes. Ce principe moral bricolé, cette éthique de bric et de broc qu’il s’est construite pour dormir la nuit, c’est la première chose qui retient l’attention. King ne cherche pas à nous convaincre que Billy est un héros. Il nous invite simplement à passer du temps avec lui, à regarder comment un homme peut contenir en lui des contradictions aussi abyssales sans s’y noyer tout à fait.
Pour sa dernière mission, Billy doit attendre. Des mois, peut-être. Alors il écrit. Il joue l’écrivain pour se fondre dans le décor d’une petite ville américaine quelconque, et peu à peu, le jeu de rôle se retourne contre lui : les mots qu’il pose sur le papier commencent à déterrer ce qu’il avait enfoui. L’Iraq, l’enfance, les morts, les siens comme ceux qu’il a faits. King construit ainsi une mise en abyme sobre et efficace, sans jamais l’exhiber comme un procédé. Le roman de Billy, qu’on lit par fragments, n’est pas un ornement : c’est le lieu où le personnage se reconnaît lui-même, parfois à reculons.
La vertu de la lenteur
Ce qui frappe dans la première moitié du livre, c’est la patience. King s’attarde, observe, laisse les journées s’écouler. Il y a quelque chose de presque tchékhovien dans cette façon de faire exister un quotidien de façade, les voisins, les habitudes, les petits mensonges bien entretenus, tout en maintenant en arrière-plan une tension qui ne se matérialise jamais vraiment mais ne disparaît jamais non plus. C’est du grand art de la lenteur, et ça demande une confiance absolue dans le lecteur. King l’a. On lui rend.
Alice, ou le basculement
Puis Alice arrive, et le roman bascule. Sans crier gare, sans transition brutale, mais on sent que quelque chose s’est déplacé dans l’équilibre du récit. Alice est jeune, brisée, et sa présence oblige Billy à exister autrement que comme une mécanique froide. Ce qu’ils construisent ensemble, une affection pudique, une solidarité qui ne dit pas son nom, quelque chose entre la protection et la reconnaissance mutuelle, est ce que le roman a de plus beau et de plus inattendu. King écrit rarement avec autant de douceur.
La noirceur assumée
La seconde partie assume une noirceur plus frontale. La violence, contenue jusqu’ici, déborde. Le roman devient une course, puis un règlement de comptes, puis autre chose encore : une réflexion sourde sur ce qu’on peut racheter et ce qu’on ne peut pas. King ne moralise pas, il ne conclut pas proprement, et c’est tant mieux. Les dernières pages ont la qualité un peu mélancolique des fins qui ne referment pas vraiment les portes et laissent l’air circuler.
Ce qu’on retient
Si Billy Summers n’est pas un roman sans défauts, certains fils narratifs s’effacent sans avoir été vraiment noués et la mécanique du thriller finit par reprendre ses droits sur la profondeur psychologique qu’on aurait voulu voir aller encore plus loin, il reste une œuvre étonnamment tendre sous son vernis de polar. King y parle d’écriture, de mémoire, de culpabilité et de la façon dont les histoires qu’on se raconte sur soi-même finissent toujours par nous rattraper. C’est, au fond, un livre sur ce que ça coûte d’être lucide.
Et ça, c’est beaucoup.
