Note : ★★★★½
Palerme, 1376. Une vieille femme se tient debout devant une commission de juges qui doit décider si elle a le droit de continuer à soigner. Elle serre entre ses doigts un fil de laine. Et elle commence à parler. Ce moment d’ouverture donne immédiatement le ton de ce que Simona Lo Iacono a voulu faire : non pas un roman historique au sens académique du terme, mais un plaidoyer, une voix rendue à celle qui en avait été privée, une réparation symbolique envers une femme que l’Histoire avait oubliée depuis sept siècles.
Virdimura, première femme médecin de Sicile
Son nom signifie verte comme la mousse sur la pierre. Virdimura est née en 1302 d’une mère morte en couches, et a grandi aux côtés de son père, Maître Urìa, médecin juif de Catane, homme libre et généreux qui soignait sans distinction de religion, de classe ou de genre, dans les rues les plus pauvres de la ville comme dans les maisons des riches. De lui, elle apprend tout : l’anatomie, les herbes, l’examen des urines, la lecture du ciel, et surtout ce principe qui traverse tout le roman comme un fil conducteur, le corps ne guérit pas si l’âme souffre. De lui, elle apprend aussi que la médecine n’est pas un savoir, c’est un courage.
Le fait historique est attesté : en 1371, Virdimura obtient à Catane une licentia curandi, autorisation officielle d’exercer la médecine, la première accordée à une femme dans la Sicile médiévale. Le roman de Lo Iacono s’appuie sur les minutes réelles de son procès, documents conservés dans les archives siciliennes, pour construire autour de ce squelette factuel une chair narrative d’une densité remarquable. Ce qui relève des faits et ce qui relève de l’invention littéraire se mêlent avec une discrétion qui est la marque des grands romans historiques : on ne voit jamais la couture.
Une Catane carrefour du monde
Ce qui distingue ce roman de l’hagiographie féministe qu’il aurait pu être, c’est la façon dont Lo Iacono campe son décor. Catane au XIVe siècle n’est pas une ville simple. C’est une cité méditerranéenne en ébullition permanente, coincée entre l’Etna et la mer, traversée par toutes les langues et toutes les religions de la Mare Nostrum. Juifs confinés dans leur ghetto, chrétiens divisés par leurs propres querelles de pouvoir, musulmans présents dans les marges, marchands venus d’Orient et d’ailleurs : cette Sicile-là est un carrefour de civilisations où la cohabitation est aussi bien source de richesse que de violence.
La famine rôde. La peste arrive. Les superstitions prospèrent là où la raison vacille. Et dans ce contexte d’une brutalité ordinaire, une femme juive qui prétend soigner sans la supervision d’un homme devient doublement suspecte : pour les chrétiens qui y voient de la sorcellerie, pour les juifs de son propre ghetto qui y voient une transgression insupportable. Virdimura n’est aimée nulle part, sinon des pauvres qu’elle soigne et de Pasquale, jeune ami fidèle dont l’amitié traverse le roman comme une grâce inattendue.
Une écriture ciselée, une densité rare
La Guérisseuse de Catane fait cent septante-six pages. C’est sa seule limite possible, et encore : ce n’en est pas vraiment une. Lo Iacono est magistrate à Catane, sicilienne de naissance, et son rapport à la langue – traduite remarquablement du côté français par Serge Quadruppani – est celui d’une femme qui sait que chaque mot compte. Pas une phrase n’est en trop. Pas une scène n’est ornementale. Le roman avance avec la précision d’un scalpel et la chaleur d’une voix qui se souvient.
Le récit est construit en trois voix entremêlées, celles de Virdimura, de son père Urìa et de Pasquale, qui se répondent et se complètent sans jamais se contredire. Cette polyphonie donne au roman une profondeur que sa brièveté physique ne laisse pas attendre. On pense à certains textes médiévaux oraux, à ces récits murmurant dans les cloîtres, portés par une musicalité qui tient autant de la prière que du conte.
Ce que Lo Iacono accomplit en définitive, c’est une chose rare : remettre dans la lumière une femme que personne n’avait cherché à y placer. Virdimura existait dans les archives. Elle attendait simplement que quelqu’un lise ces archives avec assez d’attention et assez d’amour pour lui rendre une voix.
