Note : ★★★½
Avec Robert Harris, on sait ce qu’on vient chercher : une documentation rigoureuse, une époque ressuscitée dans ses détails matériels, et un personnage fictif glissé dans les interstices de l’histoire réelle avec suffisamment d’habileté pour qu’on oublie la couture. Pompéi, publié en 2003, tient cette promesse à moitié. Le roman fascine par son angle d’entrée, instruit par sa précision archéologique, et décoit par la minceur de son souffle romanesque. C’est un livre qui vaut d’être lu, mais pas tout à fait pour les raisons qu’on attendait.
Un angle d’entrée original
Le dispositif narratif est malin. Harris choisit de raconter les derniers jours de Pompéi non pas depuis les tribunes de l’histoire ni depuis les lits parfumés de l’aristocratie, mais depuis les galeries souterraines d’un aqueduc. Son héros, Marcus Attilius Primus, est un jeune aquarius, c’est-à-dire l’ingénieur responsable de l’entretien de l’Aqua Augusta, le gigantesque réseau hydraulique qui alimente toutes les villes de la baie de Naples. Son prédécesseur a disparu. L’eau se tarit dans les fontaines publiques. Une odeur de soufre flotte dans l’air chaud d’août. Personne ne semble s’en inquiéter, sauf lui.
Ce parti pris est la force du roman. Raconter l’approche de la catastrophe depuis le point de vue de quelqu’un qui lit les signes dans les entrailles techniques de la civilisation, dans la pression des canalisations et la couleur de l’eau plutôt que dans les oracles ou les présages, confère au récit une modernité inattendue. Attilius est un ingénieur, un homme de terrain, de mesures et de responsabilités. Sa façon d’interpréter le danger est rationnelle, presque scientifique, et Harris en tire une tension sourde qui traverse les deux premiers tiers du livre avec une efficacité certaine.
La documentation comme moteur et comme frein
Le travail de recherche d’Harris est impressionnant et se voit, dans les deux sens du terme. On apprend beaucoup : le fonctionnement des châteaux d’eau, la hiérarchie des aquarii, la distribution sous pression dans les maisons pompéiennes, l’organisation sociale d’une cité campane prospère et corrompue, le rôle de Pline l’Ancien qui apparaît en personnage secondaire d’une présence remarquable. La description de Pompéi elle-même, ville d’excès et d’affairisme dominée par Ampliatus, ancien esclave devenu millionnaire à la faveur du tremblement de terre de 62, dresse un portrait de société qui dit des choses justes sur les mécanismes du pouvoir.
Mais cette documentation finit par peser. Les deux premiers tiers du roman sont si chargés de détails techniques et d’informations historiques que l’intrigue elle-même s’en trouve parfois asphyxiée. On a le sentiment de lire un documentaire très bien écrit plutôt qu’un roman pleinement habité. Les personnages, à l’exception d’Attilius, manquent de profondeur. Corélia, la fille d’Ampliatus dont le jeune ingénieur tombe amoureux, est esquissée plutôt que construite. Leur romance, fonctionnant sur les ressorts les plus classiques du genre, n’emporte pas la conviction.
Quand le Vésuve entre en scène
Le dernier tiers change de nature. Lorsque le Vésuve finit par se réveiller, Harris retrouve une énergie narrative que la mécanique du roman avait un peu étouffée. La description de l’éruption, de la colonne de cendres qui monte à trente kilomètres dans le ciel avant de s’effondrer sur la ville, des coulées pyroclastiques, de la mort lente et incompréhensible pour ceux qui la vivent, est d’une précision saisissante. Harris s’appuie visiblement sur les lettres de Pline le Jeune et sur les travaux de volcanologie moderne, et le résultat est l’une des reconstitutions les plus rigoureuses et les plus lisibles de la catastrophe que la fiction ait produites. Ces pages-là justifient la lecture à elles seules.
La fin en revanche est expédiée, comme si Harris, ayant consacré tant d’énergie à l’ingénierie narrative et documentaire, n’avait plus les ressources pour clore le roman avec la même soin. On referme le livre avec une admiration certaine pour le travail accompli, et une légère frustration de ne pas avoir été davantage emporté.
En contexte : les aqueducs romains et l’Aqua Augusta
L’eau comme fondement de la civilisation romaine
L’aqueduc est peut-être l’invention qui dit le mieux ce que Rome a voulu être. Apporter l’eau potable à des populations entières, à des dizaines de kilomètres de toute source naturelle, transformer cette eau en fontaines publiques, en thermes, en jardins, en symboles de prospérité et de puissance collective : c’est là un projet à la fois technique, politique et moral que peu de civilisations antiques ont su mener à cette échelle.
Le premier aqueduc de Rome, l’Aqua Appia, fut construit en 312 avant notre ère par le censeur Appius Claudius Caecus, le même qui fit tracer la Via Appia. Long d’un peu plus de seize kilomètres, entièrement souterrain pour des raisons stratégiques autant que techniques, il posait les fondements d’un système qui allait s’étendre pendant six siècles. À son apogée, sous l’Empire, Rome était alimentée par onze aqueducs distincts transportant un volume d’eau estimé entre un et deux millions de mètres cubes par jour, soit une dotation par habitant comparable à celle d’une ville européenne contemporaine.
Le principe technique de l’aqueduc romain repose sur la gravité. L’eau captée à la source, en montagne ou à distance, s’écoule dans un canal maçonné à pente très légère, de l’ordre de quelques millimètres par kilomètre, jusqu’à un castellum aquae, un château d’eau de distribution, depuis lequel des canalisations de plomb ou de céramique distribuent l’eau sous pression dans les quartiers de la ville. Les arches en pierre, qui constituent l’image la plus familière de ces ouvrages, ne représentaient qu’une fraction de leur longueur totale : la majeure partie des aqueducs était souterraine ou courait au ras du sol, suivant les courbes de niveau du terrain.
La gestion de ce réseau était confiée à un curator aquarum, magistrat nommé par l’empereur, assisté d’une armée de techniciens dont les aquarii, ingénieurs responsables de tronçons précis, constituaient l’ossature opérationnelle. C’est précisément ce rôle qu’occupe le personnage d’Attilius dans le roman de Harris.
L’Aqua Augusta : un ouvrage hors norme
Parmi tous les aqueducs de l’Empire romain, l’Aqua Augusta de Campanie occupe une place singulière. Conçu et construit sous le règne d’Auguste, vraisemblablement entre 33 et 10 avant notre ère, il fut pendant longtemps attribué par erreur à l’empereur Claude, avant que la découverte en 1938 d’une stèle commémorative près des sources d’Acquaro-Pelosi, sur la commune de Serino, ne rétablisse la paternité augustéenne.
Sa source se trouve dans les monts Picentini des Apennins, à environ soixante kilomètres à l’est de Naples, dans la région d’Avellinum. De là, l’eau parcourait un trajet remarquable en descendant vers la baie de Naples pour alimenter une succession de cités campaniennes : Nola, Pompéi, Herculanum, Acerra, Pouzzoles, Baïes, Cumes, et finalement le port militaire de Misène, terminus et point stratégique majeur où stationnait la flotte impériale de la Méditerranée occidentale. C’est d’ailleurs la nécessité d’alimenter cette flotte en eau potable qui constitua probablement le moteur premier du projet, l’alimentation des villes civiles n’en étant qu’une conséquence bénéfique.
Avec un tronçon principal d’environ 96 kilomètres et un total d’environ 140 kilomètres en comptabilisant les branches secondaires, l’Aqua Augusta était l’un des aqueducs les plus longs de l’Empire. Son terminus à Misène était la Piscina Mirabilis, un réservoir souterrain colossal taillé dans le tuf volcanique, long de 72 mètres, large de 25 et haut de 15, dont les 48 piliers de brique soutenant la voûte forment l’un des espaces les plus saisissants de l’Antiquité encore visibles aujourd’hui.
La distribution à Pompéi
À Pompéi, l’eau de l’Aqua Augusta arrivait à un castellum aquae situé près de la Porte du Vésuve, point le plus élevé de la ville, depuis lequel trois canalisations de plomb distinctes distribuaient l’eau selon un système de priorités : les maisons privées d’abord, les thermes ensuite, et les fontaines publiques en dernier recours, ce qui permettait en cas de pénurie de couper les raccordements privés sans priver la population des points d’eau collectifs. Les fontaines publiques, positionnées à intervalles réguliers dans les rues pompéiennes, sont l’une des caractéristiques les plus frappantes du site archéologique : il en subsiste encore une trentaine, témoignant de la densité du réseau.
C’est précisément ce système de distribution que le roman de Harris prend comme point de départ. La baisse de pression dans les canalisations, premier signe détecté par Attilius, est historiquement crédible : les sismologues modernes savent que les tremblements de terre précurseurs d’une éruption volcanique peuvent fracturer les nappes phréatiques et dérégler les flux souterrains qui alimentent les sources captées par l’aqueduc. Ce que Harris a eu l’intelligence de comprendre, c’est que l’ingénieur des eaux de l’été 79 a peut-être été, sans le savoir, le premier homme à lire dans les canalisations les signes du désastre imminent.
