Le 14 février 2026 ne devait pas être seulement la Saint-Valentin. Il était aussi, cette année-là, le soir du Nouvel An lunaire, la première nuit de l’année du Cheval de Bois. Et c’est dans la salle Henry Le Bœuf du Bozar que le Wuxi Chinese Orchestra avait choisi Bruxelles comme première étape européenne de sa tournée de printemps, avant de poursuivre vers l’Allemagne et l’Autriche. Pour beaucoup de spectateurs dans la salle, c’était une première rencontre avec la musique orchestrale chinoise dans toute son ampleur et sa diversité. Pour d’autres, une confirmation. Dans tous les cas, la soirée méritait qu’on s’y attarde.
L’orchestre : une jeunesse qui ne se voit pas
Le Wuxi Chinese Orchestra est fondé en 2020 à Wuxi, ville de la province du Jiangsu, au bord du lac Taihu, dans cette région méridionale de la Chine que l’on appelle le Jiangnan, littéralement « au sud du fleuve » Yangzi. C’est l’un des berceaux les plus anciens de la culture musicale chinoise, une région connue pour sa raffinement, sa poésie et ses instruments. Wuxi elle-même porte le titre de « cité de l’erhu » et de « capitale de la musique traditionnelle chinoise », héritage de millénaires de pratique artistique qui remonte à la période des Royaumes combattants.
Ce contexte n’est pas anecdotique. Il explique l’ADN de l’orchestre, ses choix de répertoire, sa façon d’habiter la musique qu’il joue. À peine cinq ans d’existence, et pourtant : des centaines de concerts donnés, des tournées en Australie, au Canada, en France, au Portugal, en Russie, en Turquie, au Japon, une invitation au Festival international du Printemps de Shanghai, une présence au National Centre for the Performing Arts de Pékin. Le Wuxi Chinese Orchestra est le plus jeune orchestre professionnel de musique traditionnelle chinoise du pays, et il s’est imposé avec une rapidité qui dit quelque chose de son niveau.
La direction musicale est assurée par Sun Peng, chef contemporain et lauréat du Premier Concours international de direction pour musique chinoise. La direction artistique appartient à Deng Jiandong, l’un des grands noms de l’erhu en Chine, performeur de classe nationale et récipiendaire de l’allocation du Conseil d’État. C’est lui qui assurait également ce soir-là le rôle de modérateur et d’introducteur du concert, guidant le public bruxellois à travers les œuvres et leurs contextes avec une pédagogie remarquable. On y reviendra.
Le concert : une architecture musicale maîtrisée
Le programme choisi pour Bruxelles couvrait plus de trois mille ans d’histoire musicale, depuis les racines folkloriques du Jiangnan jusqu’aux créations contemporaines, en passant par des pièces devenues des classiques du répertoire chinois du XXe siècle. Il était organisé avec un sens dramaturgique évident : l’ouverture festive et collective, les concertos solistes, les évocations géographiques et cosmiques, et la clôture en apothéose. La soirée dura environ deux heures, avec une pause centrale, et ne faiblit à aucun moment.
L’orchestre occupe la scène avec une présence visuelle qui dépayse immédiatement. Pas de violons ni de contrebasses : à leur place, une vaste famille de cordes à archet ou à cordes pincées proprement chinoises, des vents aux timbres inconnus du répertoire occidental, des percussions aux textures particulières. La disposition sur scène, les costumes, le geste même des musiciens : tout signale que l’on est entré dans un autre univers sonore, régi par d’autres conventions et d’autres beautés.
Les solistes : deux voix, deux mondes
La soirée reposait sur deux solistes, et c’est eux qui en constituaient le cœur vivant.
Zhang Hongyan au pipa d’abord. Elle interprétait le Concerto pour pipa Fantaisie sur les nuages et les fleurs de Wang Danhong, compositrice contemporaine parmi les plus actives de Chine, formée au Conservatoire central de Pékin. Ce que Zhang Hongyan fait de son instrument tient du prodige discret. Le pipa est un luth à quatre cordes tenu verticalement, pincé avec des ongles artificiels selon des techniques d’une complexité extrême : tremolos roulés, pizzicati fulgurants, glissés, harmoniques, coups secs qui évoquent tantôt la pluie sur une fenêtre, tantôt la cavalcade d’un cheval ou la fureur d’une bataille. Dans ce concerto inspiré par les nuages et les fleurs, c’est-à-dire par l’immatériel et l’éphémère, Zhang Hongyan navigue entre ces deux pôles avec une aisance qui rend invisible la technique, ne laissant subsister que la poésie.
Deng Jiandong à l’erhu ensuite, dans son propre concerto Spring Dawn. L’erhu est un instrument à archet à deux cordes, sans touche, dont la caisse de résonance est recouverte de peau de python. L’archet, en crin de cheval et bambou, est placé entre les deux cordes plutôt qu’au-dessus, ce qui impose une technique radicalement différente de celle du violon occidental. Pas de frette, pas de repères fixes : tout est affaire de doigté, de pression, d’oreille absolue. Le résultat, dans les mains d’un maître, est l’instrument le plus proche de la voix humaine qui soit. Ce que Deng Jiandong produit avec le sien ce soir-là dépasse la démonstration technique : c’est un portrait de l’aube, une lumière qui se lève lentement sur le lac Taihu, un solo qui retient le souffle de la salle sans effort apparent. Son rôle de présentateur entre les œuvres, mené avec humour et sincérité, ajoutait une dimension de contact humain rare dans ce type de soirée.
Le programme : de la fête à la route
La soirée s’ouvrait avec l’Ouverture du Festival du Printemps de Li Huanzhi, une pièce composée entre 1955 et 1956, devenue en Chine ce que la Marche de Radetzky est en Autriche : le signal sonore d’une fête collective, entendue partout lors du Nouvel An lunaire, présente dans les manuels scolaires et dans toutes les mémoires. En 2007, elle a même été embarquée à bord de la première sonde lunaire chinoise, Chang’e 1, diffusée dans l’espace. Jouée ici dans sa version pour orchestre d’instruments traditionnels, elle déployait une énergie communicative qui faisait surgir des sourires dans la salle dès les premières mesures.
A Dream of Taihu de Wang Yunfei évoquait ensuite la mythologie du lac Taihu, si central dans l’identité de Wuxi. Shoulder Poles, deuxième mouvement de l’Ode au Soleil de Wang Danhong, portait une charge physique et paysanne que l’orchestre incarnait avec une précision rythmique remarquable.
Guo Feng : National Spirit de Zhao Jiping occupait une place à part dans ce programme. Zhao Jiping est né en 1945 au Gansu, formé au Conservatoire central de Pékin, et il est surtout connu en Occident pour ses musiques de films pour Zhang Yimou, dont il a signé les bandes originales depuis les années 1980. Mais sa musique pour orchestre chinois est d’une autre nature : plus contemplative, plus enracinée dans les modes et les couleurs du folklore des provinces du nord, elle trace un portrait sonore de ce que les Chinois appellent le guo feng, l’esprit national, le vent du pays, cette notion difficile à traduire qui désigne le caractère propre d’une civilisation.
La soirée se concluait avec The Silk Road de Jiang Ying, une fresque orchestrale qui empruntait les routes caravanières entre la Chine et l’Occident, convoquant des sonorités d’Asie centrale, des rythmes de steppe, des élans qui s’ouvraient vers l’inconnu. C’était une fin à la mesure de la soirée : ample, généreuse, et portée par un orchestre qui jouait avec un engagement collectif qu’on n’oublie pas.
En contexte : les instruments solistes du soir
Le pipa
Le pipa est l’un des instruments les plus anciens et les plus vénérés de la culture musicale chinoise, avec une histoire documentée qui remonte à la dynastie Han, plus de deux mille ans avant notre ère. Son nom même est onomatopéique : pi désigne le geste qui frappe les cordes vers le bas, pa celui qui les frappe vers le haut. Originellement introduit en Chine depuis la Perse et l’Asie centrale via les routes commerciales, il fut intégré aux orchestres de cour de la dynastie Tang, au VIIe siècle de notre ère, période qui constitue son âge d’or. À la cour impériale des Tang, le pipa comptait parmi les instruments les plus prisés et fit l’objet de poèmes de grands auteurs, dont le célèbre Chant du Pipa de Bai Juyi, au IXe siècle, qui décrit avec précision le jeu d’une virtuose et le pouvoir émotionnel de l’instrument.
Dans sa forme actuelle, le pipa est un luth en forme de poire, tenu verticalement, doté de quatre cordes et de seize à vingt-six frettes. Il se joue avec des ongles artificiels en plastique, en écaille ou en corne, collés aux doigts de la main droite. Son registre de techniques est l’un des plus complexes de toute la lutherie mondiale : tremolos rapides pour imiter la pluie ou le vent, pizzicati simultanés sur plusieurs cordes, glissandos, harmoniques, frappés, toutes techniques permettant une gamme expressive extraordinairement large qui va du murmure délicat à l’éclat guerrier. La tradition associe certaines pièces de pipa à des sujets militaires, comme la célèbre pièce Ambush from All Sides, qui décrit une bataille entre deux royaumes de l’Antiquité.
L’erhu
L’erhu appartient à la grande famille des huqin, instruments à archet d’origine nomade arrivés en Chine depuis l’Asie centrale et la Mongolie au cours de la période Tang. Son nom signifie littéralement « deux cordes barbares » : er pour « deux » et hu pour « barbare », terme qui désignait les peuples de la steppe dont ces instruments étaient issus. Dans sa forme classique, l’erhu se compose d’un long manche en bois précieux, généralement du bois de santal rouge, traversant une petite caisse de résonance hexagonale ou octagonale recouverte de peau de python. Deux cordes métalliques sont tendues depuis les chevilles jusqu’au cordier, et l’archet en bambou et crin de cheval est placé entre les deux cordes, lié à elles de façon permanente.
L’absence totale de touche ou de frette confère à l’erhu une liberté expressive sans équivalent : le musicien peut produire des glissandos infinis, des vibratos d’une finesse extrême, des inflexions qui imitent la voix humaine avec une précision troublante. C’est cette qualité qui a valu à l’instrument d’être considéré comme la voix de la musique chinoise. Pendant la majeure partie de son histoire, l’erhu était un instrument populaire et d’accompagnement. C’est au début du XXe siècle, avec Liu Tianhua qui posa les bases du jeu moderne à travers dix solos et quarante-sept études composés dans les années 1920 et 1930, qu’il accéda au statut d’instrument soliste de concert. Wuxi, ville natale de plusieurs grands noms du répertoire pour erhu, entretient avec lui un lien particulier que le Wuxi Chinese Orchestra revendique pleinement.
