Il y a dans le projet de reconstituer Pompéi quelque chose qui tient à la fois de la fascination et du vertige. La ville a disparu en quelques heures un matin d’août de l’an 79 de notre ère, ensevelie sous des millions de tonnes de cendres et de pierre ponce, et c’est précisément cette disparition foudroyante qui en a fait l’un des lieux les plus vivants de toute l’Antiquité. Rien ne s’y est décomposé lentement : tout s’y est arrêté net. Les fresques, les mosaïques, les comptoirs des tavernes, les pains carbonisés dans leurs fours, les corps saisis dans leur dernier geste. Pompéi est un instantané, et l’exposition que le studio bruxellois Tempora lui consacre depuis le 19 décembre 2025 au Shed 4 bis de Tour & Taxis tire toute sa force de cette idée simple : faire entrer le visiteur dans le cadre.
Une reconstitution habitée
Sur plus de 1 500 mètres carrés, Tempora a reconstruit des fragments de ville. Les rues pavées, les boutiques d’artisans, les thermes, les maisons à atrium avec leurs jardins peints en trompe-l’œil : tout cela est rendu avec un soin du détail qui désarme. On circule dans des espaces qui donnent l’impression d’avoir été habités hier. Les couleurs sont là, chaudes et saturées comme les fresques de la Maison des Vettii, les objets du quotidien disposés avec une précision qui doit autant à l’archéologie qu’à la scénographie. Tempora, dont on connaît l’expertise en matière d’expositions immersives à forte ambition historique, signe ici l’une de ses réalisations les plus abouties sur le plan plastique.
Le parcours suit une logique dramaturgique claire : on découvre d’abord la cité dans sa vie ordinaire, son commerce, ses classes sociales, ses divertissements, avant que le récit ne bascule vers la catastrophe. Cette progression fonctionne bien. Elle prend le temps d’installer une forme d’attachement au lieu et à ses habitants avant de les condamner, ce qui rend le final d’autant plus saisissant. Le spectacle immersif qui conclut la visite, retraçant les heures de l’éruption, produit l’effet recherché : on en sort légèrement sonné.
Une brièveté qui laisse sur sa faim
Le bémol est réel, et il serait malhonnête de le passer sous silence. Pour qui ne se contente pas de traverser les décors en se photographiant, l’exposition manque de matière textuelle et documentaire. Les cartels sont rares, les explications souvent trop superficielles pour qui voudrait aller au-delà de l’émotion immédiate. On aurait aimé davantage de contexte archéologique, davantage de témoignages, davantage de ces histoires individuelles que les fouilles ont permis de reconstituer avec une précision stupéfiante. La durée de visite reste également courte au regard du ticket d’entrée : une heure suffit généralement à en faire le tour, ce qui laisse une légère impression d’inachevé.
Ce n’est pas un reproche fondamental. L’exposition assume clairement son positionnement : une expérience sensorielle et émotionnelle plutôt qu’un parcours savant. Dans ce registre, elle remplit pleinement sa promesse. Mais on peut regretter que les deux ambitions n’aient pas davantage été réconciliées.
Retour à Pompéi, Shed 4 bis, Tour & Taxis, Bruxelles. Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h. Tickets à partir de 15,90 euros.
En contexte : l’éruption du Vésuve en 79 apr. J.-C.
Pompéi était, au moment de sa destruction, une ville moyenne et prospère de la Campanie romaine, comptant entre vingt et trente mille habitants. Située à une dizaine de kilomètres au sud-est du Vésuve, sur les rives du golfe de Naples, elle constituait un centre commercial actif, nœud d’échanges entre Rome et les ports de la Méditerranée. On y trouvait des négociants enrichis, des artisans organisés en corporations, des esclaves en grand nombre, et une vie publique intense rythmée par les bains, les spectacles du théâtre et de l’amphithéâtre, et les élections municipales dont les affiches peintes sur les murs ont été retrouvées intactes.
Le Vésuve, que les habitants de la région ne considéraient pas comme un volcan actif, n’avait pas connu d’éruption en plusieurs siècles. Un tremblement de terre en 62 apr. J.-C. avait causé d’importants dommages à la ville, mais nul n’en avait tiré la conclusion d’une menace volcanique imminente. En août 79, la ville était encore en pleine reconstruction.
L’éruption débuta dans la matinée du 24 août 79 apr. J.-C., selon la datation traditionnelle établie à partir des lettres de Pline le Jeune adressées à l’historien Tacite, les seules sources écrites contemporaines de l’événement. Des découvertes archéologiques plus récentes, notamment des restes alimentaires et des inscriptions datées à l’automne, ont conduit certains chercheurs à proposer une date alternative en octobre ou novembre de la même année, hypothèse qui fait encore débat. Pline le Jeune, alors âgé de dix-huit ans, observait la scène depuis Misène, de l’autre côté du golfe. Son oncle, Pline l’Ancien, amiral de la flotte impériale et naturaliste de renom, tenta de porter secours aux populations côtières et mourut asphyxié sur la plage de Stabies.
L’éruption se déroula en deux phases principales. Dans un premier temps, le volcan projeta une colonne de gaz et de matières en fusion qui s’éleva à plus de trente kilomètres dans l’atmosphère avant de s’effondrer en un panache en forme de parasol, selon la description qu’en fit Pline le Jeune en comparaison avec un pin. Des pluies de ponce et de cendres s’abattirent sur Pompéi pendant plusieurs heures, permettant à une partie de la population de fuir. Les estimations suggèrent que la majorité des habitants avait quitté la ville avant la seconde phase.
Celle-ci survint dans la nuit et au petit matin du 25 août, lorsque la colonne éruptive s’effondra sur elle-même, générant des courants pyroclastiques, ces avalanches de gaz brûlants, de cendres et de débris se déplaçant à plusieurs centaines de kilomètres à l’heure et portés à des températures pouvant dépasser 300 degrés. Ces déferlements successifs ensevelirent Pompéi sous une couche de matériaux atteignant par endroits six mètres d’épaisseur. Les victimes retrouvées sur le site, estimées à environ deux mille personnes, périrent pour la plupart lors de ces surges pyroclastiques, asphyxiées ou tuées par le choc thermique, leurs corps laissant dans la cendre des empreintes en négatif que l’archéologue Giuseppe Fiorelli eut l’idée, en 1863, de remplir de plâtre liquide pour en révéler les silhouettes.
La ville resta enfouie et en grande partie oubliée pendant près de dix-sept siècles. Des fouilles occasionnelles eurent lieu dès le XVIe siècle, mais c’est en 1748 que des travaux systématiques commencèrent sous l’impulsion du roi Charles III de Naples. Depuis lors, environ les deux tiers du site ont été dégagés, livrant un témoignage sans équivalent sur la vie quotidienne dans le monde romain de la fin du Ier siècle. Les fouilles se poursuivent aujourd’hui sous l’égide du Parc archéologique de Pompéi, et les découvertes récentes, rendues possibles par de nouvelles technologies d’analyse, continuent de renouveler la connaissance de la ville et de ses derniers jours.
