Note : ★★★★☆½
Un face-à-face qui dépasse le simple document historique
Le cœur du livre tient dans une situation à la fois clinique et vertigineuse : au lendemain de la guerre, le psychiatre militaire américain Douglas Kelley doit évaluer l’état mental des principaux dignitaires nazis détenus avant le procès de Nuremberg. Parmi eux, Hermann Göring s’impose comme un sujet hors norme : charisme, intelligence sociale, sens du théâtre, capacité à retourner une pièce même depuis une cellule. El-Hai fait de cette confrontation un laboratoire moral. Il ne s’agit pas seulement de comprendre “qui ils sont”, mais ce que cette compréhension fait à ceux qui observent.
Un travail documenté et fouillé, sans lourdeur académique
L’un des grands mérites du livre, c’est sa densité documentaire. El-Hai reconstitue les lieux, les échanges, les méthodes d’évaluation, les rapports de force entre médecins, militaires et autorités judiciaires, avec un sens du détail qui renforce la crédibilité du récit. Mais cette richesse ne se présente pas comme un empilement d’archives : elle est intégrée à une narration tendue, presque romanesque, qui garde le lecteur au plus près des scènes. On sent un auteur qui a enquêté longuement, et qui sait ensuite “mettre en récit” sans déformer.
Une enquête sur la normalité du mal
Le point le plus troublant reste celui-ci : le texte ne simplifie pas. Il n’offre pas la solution commode d’une folie évidente qui expliquerait tout. Au contraire, il met en lumière une question profondément dérangeante : et si l’horreur pouvait cohabiter avec une apparence de normalité psychique ? En filigrane, le livre parle de mécanismes très humains – rationalisation, conformisme, opportunisme, ivresse du pouvoir – et donc de la fragilité des barrières morales lorsque l’idéologie, l’obéissance et l’intérêt convergent.
Une passerelle naturelle vers la criminologie et les sciences humaines
C’est là que l’ouvrage prend une dimension particulièrement intéressante : il se situe à un moment charnière où la psychologie, la psychiatrie et la criminologie tentent de se doter d’outils plus “scientifiques” pour qualifier le crime, l’intention, la responsabilité et la dangerosité. Le livre montre un monde où l’on espère encore qu’un test, un profil, un diagnostic pourrait produire une explication stable. Et il met en évidence les limites de cette ambition : on peut mesurer des traits, observer des comportements, cartographier des mécanismes… sans pour autant épuiser la question du choix moral.
De ce point de vue, Le Nazi et le psychiatre est aussi un document sur l’évolution des sciences humaines : une époque où l’expertise psychologique prend une place croissante dans le judiciaire et le politique, avec les tensions que cela implique. Jusqu’où peut-on “comprendre” sans relativiser ? À quel moment l’analyse devient-elle une manière de neutraliser l’effroi ? Le livre ne tranche pas de façon théorique, mais il donne à voir la complexité, à hauteur d’hommes.
La contamination : quand l’expertise brouille la ligne
Le texte est particulièrement fort lorsqu’il décrit ce glissement subtil : plus l’expert écoute, plus il risque de se laisser captiver. La curiosité professionnelle peut ressembler à de l’admiration, la volonté d’expliquer peut se transformer en atténuation involontaire de la culpabilité. El-Hai rend palpable cette zone grise, et c’est l’une des raisons pour lesquelles la lecture reste aussi actuelle : elle parle des conditions réelles de l’expertise, de l’emprise, des angles morts, et du prix psychique qu’implique le fait de regarder longuement le mal sans détourner les yeux.
Une résonance particulière avec Nuremberg (Russell Crowe)
À l’approche du film Nuremberg, où Russell Crowe incarne Göring, le livre apparaît comme une matière idéale : il ne se contente pas de rappeler des faits, il restitue la dynamique psychologique – le duel feutré, la mise en scène de soi, la manipulation, l’inconfort de devoir traiter un criminel comme un “patient” tout en sachant ce qu’il représente. C’est précisément ce type de tension intime qui fait la différence entre une reconstitution historique et un récit qui percute.
Verdict
Un ouvrage remarquable, à la fois très documenté, intelligemment narré, et étonnamment contemporain. Il éclaire Nuremberg sous un angle moins attendu : celui de l’expertise, de la psychologie, et des limites de l’explication. La note est très élevée parce que le livre réussit à conjuguer rigueur et souffle. S’il manque un petit quelque chose pour atteindre la perfection, c’est surtout parce que certains passages explicatifs peuvent ralentir l’élan. Mais sur le fond, c’est une lecture forte, utile, et difficile à oublier.
