Note : ★★★★
Il existe une catégorie de livres qu’on ne devrait pas commencer un soir de semaine. Les Adversaires en fait partie. Non pas parce qu’il bouleverse, ni parce qu’il exige, mais parce qu’il embarque, et qu’une fois à bord on ne trouve guère de raison valable de descendre avant le terminus. C’est le talent particulier de Grisham, souvent sous-estimé parce qu’il paraît trop fluide pour être sérieux : rendre l’urgence contagieuse.
Un recueil, trois voix
Ce qu’on tient entre les mains n’est pas un roman mais un recueil de trois nouvelles, et cette précision n’est pas anodine. Grisham pratique l’exercice avec une aisance qui trahit une véritable affection pour la forme courte, ce format exigeant qui interdit les longueurs et oblige à aller à l’essentiel sans sacrifier la chair. Trois histoires distinctes, trois atmosphères, mais une même colonne vertébrale : la loi américaine dans ce qu’elle a de grandiose et de profondément corruptible.
Homecoming ouvre le bal avec le retour de Jake Brigance dans Ford County, ce territoire fictionnel que Grisham cultive depuis des décennies comme d’autres entretiennent un jardin. Un homme disparu souhaitant revenir sur ses terres, une famille sous tension, de l’argent détourné et des secrets enfouis : Grisham retrouve ici ses personnages fétiches avec une tendresse visible, et le texte a la chaleur des retrouvailles réussies.
Strawberry Moon change radicalement de registre. On suit un condamné à mort dans les dernières heures précédant son exécution, un récit touchant qui n’a rien du thriller mécanique mais tout de la tragédie sobre. C’est sans doute la nouvelle la plus intense du recueil, celle qui reste la plus longtemps après la dernière page.
Sparring Partners, qui donne son titre au recueil, referme l’ensemble avec une histoire de fratrie déchirée autour d’un cabinet d’avocats et d’une rivalité qui n’a jamais trouvé de résolution. Le ton se fait plus ironique, presque cruel par instants, et Grisham y déploie un sens de la farce noire qu’on ne lui connaît pas toujours.
La mécanique à l’oeuvre
Ce qui frappe dans les trois textes, c’est la même maîtrise de la construction. Grisham n’est pas du genre à perdre du temps en circonvolutions inutiles. Chaque novella se met en place avec l’efficacité d’un mécanisme bien huilé, chaque chapitre ajoutant une pièce sans jamais surcharger le tableau. Le Sud américain, ses petites villes, ses dynasties locales, ses vieilles rancœurs jamais tout à fait éteintes, tout cela traverse les trois textes avec une précision qui n’appartient qu’aux auteurs qui ont vraiment respiré cet air-là.
Des personnages au service de l’histoire
La réserve principale qu’on peut formuler tient aux personnages. Le format court ne favorise pas les portraits fouillés, et Grisham ne force pas le trait pour compenser. Ses protagonistes servent les intrigues avec une loyauté irréprochable, on s’y attache, on s’inquiète pour eux, sans pour autant avoir l’impression de les connaître vraiment une fois le livre refermé. Strawberry Moon échappe en partie à ce reproche, son condamné à mort ayant une présence et une densité que les autres personnages n’atteignent pas toujours.
Ce qu’on retient
Les Adversaires est un Grisham dans ce qu’il fait de mieux : une mécanique narrative impeccable au service de sujets qui dépassent largement le cadre du divertissement. La peine de mort, les héritages familiaux toxiques, la loyauté entre avocats et clients, tout cela traverse les trois textes comme une rivière souterraine, présente sans jamais prendre le pas sur le plaisir de lire.
C’est de la grande série B, au sens noble du terme : précise, efficace, honnête sur ce qu’elle veut être. Et dans un paysage littéraire où beaucoup de romans se prennent pour ce qu’ils ne sont pas, cette honnêteté-là mérite d’être saluée.
Note : 4 / 5 Pour les amateurs de Grisham, de Ford County, et de justice américaine dans ce qu’elle a de plus humain.
