Note : ★★★★☆
Un concept simple, d’une cruauté parfaite
Le principe tient en une ligne, et c’est ce qui le rend terrifiant : cent adolescents partent pour une marche. Règle unique, implacable : ralentir, s’arrêter, “perdre le rythme”, c’est mourir. King construit une dystopie minimaliste, presque nue. Pas besoin d’un monde complexe ou de grandes explications : la violence du dispositif suffit, et le lecteur comprend très vite que la vraie question n’est pas “qui va gagner”, mais “jusqu’où l’humain peut tenir avant de se défaire”.
Un roman de tension pure
Ce qui frappe, c’est la gestion du tempo. Le livre avance au pas, littéralement, mais la tension ne retombe jamais. La fatigue s’accumule, les nerfs lâchent, les corps se trahissent. Les dialogues deviennent plus courts, plus nerveux, puis parfois étrangement lucides. King excelle à faire monter l’angoisse sans artifices : juste une route, des règles, des soldats, et une foule qui regarde. L’horreur vient du caractère administratif de la mort, presque banal, répété, mécanique.
Des personnages qui existent vraiment
Malgré le dispositif collectif, le roman n’est pas une simple hécatombe anonyme. Il fait émerger des visages, des voix, des tempéraments. Rivalités, amitiés, stratégies, élans de solidarité – tout se crée et se défait sous pression. Le héros, Garraty, est particulièrement réussi : ni héros classique, ni symbole pur, mais un garçon embarqué dans quelque chose qui le dépasse. Et plus la marche avance, plus l’on sent que la compétition est aussi mentale que physique : tenir, c’est rester soi, ou du moins croire qu’on le reste.
Une lecture qui dit quelque chose sur le spectacle
Sous le thriller, il y a une critique sourde : celle d’une société qui transforme la souffrance en événement, qui regarde et consomme, qui applaudit parfois. Le livre ne fait pas de discours ; il laisse le dispositif parler. C’est ce silence qui donne au roman sa portée. On lit une dystopie, mais on comprend très bien ce que King vise : la fascination pour la performance, la logique de sélection, la brutalité rendue acceptable parce qu’elle est “réglementée”.
Les limites
La simplicité du concept est une force, mais elle crée aussi un risque : par moments, la répétition (marcher, tomber, repartir) peut donner une impression de boucle. Quelques passages s’étirent, non par manque de maîtrise, mais parce que le roman épouse volontairement l’épuisement. Cela fait partie de l’expérience – tout le monde n’adhérera pas.
Verdict
Marche ou Crève est un roman violent, tendu, et étonnamment humain. Une dystopie minimaliste qui serre la gorge, non par le gore, mais par la logique froide du système et par la manière dont elle broie les individus. 4/5 : un texte marquant, parfois éprouvant, qui reste longtemps en tête – même quand la marche est terminée.
