Il y a des œuvres qui n’ont pas besoin d’être défendues. Exiles, paru en 2021 chez Deutsche Grammophon, est de celles-là : une heure de musique orchestrale portée par une intention morale aussi claire que son écriture, enregistrée à Tallinn avec le Baltic Sea Philharmonic sous la direction de Kristjan Järvi. Max Richter, compositeur germano-britannique formé à la fois à l’académisme européen et aux grandes textures du minimalisme américain, y rassemble des réorchestrations de pièces majeures de son catalogue ainsi qu’une œuvre nouvelle de trente-trois minutes, éponyme, conçue comme partition du ballet Singulière Odyssée pour le Nederlands Dans Theater. Le fil conducteur n’est pas esthétique, il est humain. La crise migratoire, les corps en marche à travers une Europe indifférente, la perte de ce qu’on appelle chez soi : voilà ce que Richter choisit de mettre en musique.
L’économie du geste, la plénitude du sens
Ce qui distingue Richter parmi les compositeurs de sa génération, c’est cette capacité à atteindre une intensité maximale avec des moyens apparemment réduits. Sa formule, faite de répétitions, de variations infimes et de strates qui s’accumulent puis se dissolvent, n’est pas nouvelle. Elle descend en droite ligne de Pärt, de Glass, de Satie peut-être. Mais Richter y ajoute quelque chose que ses devanciers ne cherchaient pas toujours : une couleur émotionnelle précise, presque programmatique, qui guide l’auditeur sans jamais le contraindre. On the Nature of Daylight, ici dans une version pour plus de soixante cordes contre les cinq originales, en est l’exemple parfait. La pièce, née en 2004 comme réponse à la guerre en Irak, se trouve littéralement amplifiée, non pas déformée mais agrandie, comme si l’on regardait le même paysage depuis une hauteur différente. La douleur y est la même et le souffle, plus vaste.
L’œuvre-titre est une traversée. Trente-trois minutes découpées en dix-sept parties qui ne se distinguent pas vraiment les unes des autres, et c’est voulu : Exiles est une musique du seuil, du passage, de l’entre-deux. On n’y arrive nulle part parce que ses personnages imaginaires n’arrivent nulle part non plus. C’est son intelligence profonde, et sa limite assumée.
Le 21 mars au Bozar : quand l’orchestre devient rituel
Quatre jours à peine après l’avoir découvert en studio, l’occasion se présentait d’entendre cette musique en salle, au Henry Le Boeuf Hall du Bozar, dans le cadre du Klarafestival. Le Belgian National Orchestra, sous la direction de Geoffrey Paterson, en donnait une version augmentée d’un programme soigneusement composé autour du thème de l’exil et de la mémoire, réunissant And So de Caroline Shaw, Piri d’Isang Yun, The Cause of Labour Is the Hope of the World de Jóhann Jóhannsson, la Sequenza III de Berio pour voix seule, Gong d’Oliver Knussen, et le second mouvement de la Symphonie des chants plaintifs de Górecki. Au centre de tout cela, la chanteuse et performeuse Ekaterina Levental, qui ne se contente pas d’interpréter mais témoigne.
Ce qu’elle apporte à Exiles dépasse la dimension musicale. Réfugiée elle-même, elle traverse sur scène les quatre paysages intérieurs que Richter avait dessinés en filigrane : la perte, l’errance, la confrontation, et quelque chose qui ressemble à l’espoir sans en avoir encore la certitude. Sa voix passe du murmure au cri brut, du lied presque intime à la plainte suspendue dans l’air de la salle, et le Belgian National Orchestra joue ce soir-là avec une précision et une générosité qui méritent d’être dites. Les cordes notamment, dans les longues tenues d’Exiles, ont cette qualité rare de ne pas simplement soutenir : elles habitent. On ne sort pas de ce genre de concert intact, et c’est exactement ce que Richter avait voulu.
