Note : ★★★★½
Partir de rien, ou presque. De Rouen, d’une photo d’enfance floue, d’un vague désir pas encore formulé. Thomas Pesquet raconte dans ce premier récit autobiographique un parcours qui semble à la fois logique et vertigineux, celui d’un enfant normand devenu le premier commandant français de la Station spatiale internationale, 396 jours passés en orbite répartis sur deux missions. Publié chez Flammarion en octobre 2023, Ma vie sans gravité est un livre qui aurait facilement pu tomber dans le piège du témoignage de commande, du récit policé pour grand public, de la success story trop propre. Il en sort souvent indemne, parfois de justesse.
Un astronaute qui ne l’a pas toujours été
Ce qui frappe d’emblée, c’est la sincérité du point de départ. Pesquet confesse avec une franchise désarmante qu’il n’a pas rêvé d’espace étant enfant, que rien dans son environnement normand ne laissait présager une telle trajectoire. Pas de modèle familial dans l’aérospatiale, pas de vocation précoce gravée dans le marbre. Ce qui l’a mené vers l’ISS ressemble davantage à une accumulation de choix rigoureux qu’à une prophétie accomplie : une formation d’ingénieur aéronautique, une année au Canada à Montréal, une carrière de pilote de ligne chez Air France, puis la sélection à l’ESA en 2009.
Le livre restitue cette progression avec un sens du rythme réel. On suit le jeune Pesquet participer à des essais pharmaceutiques pour financer ses études au Canada, intégrer la formation de pilote cadet, apprendre à faire des choses parfaitement sans en comprendre encore l’utilité finale. Ce n’est pas le récit d’un génie prédestiné mais celui d’un travailleur méthodique qui a transformé chaque compétence en marche. Ce portrait en construction est la partie la plus forte du livre, celle qui tient le lecteur au-delà de la curiosité pour l’espace.
L’ISS de l’intérieur
La description de la vie à bord de la Station spatiale internationale constitue le cœur du récit, et Pesquet s’y montre pédagogue sans jamais être ennuyeux. Il parvient à rendre concret ce qui pourrait rester abstrait : comment on dort quand il n’y a pas de haut ni de bas, comment les fluides se comportent en apesanteur, ce que représente concrètement une sortie extravéhiculaire. Une scène marque particulièrement : un collègue plus expérimenté casse accidentellement une antenne lors d’une EVA, nie l’incident lorsque le centre de contrôle demande si quelque chose d’inhabituel a été observé, et Pesquet se retrouve dans l’inconfort de ce silence partagé. Ce genre d’anecdote, où l’humain déborde sur le professionnel même à 400 kilomètres de la Terre, donne sa texture au livre.
Les réflexions sur la planète vue de l’espace, sur la fragilité visible de l’atmosphère réduite à un film bleuté, sont traitées avec une économie bienvenue. Pesquet ne force pas le lyrisme. Il observe, il décrit, et laisse la géographie parler. Ces passages ont quelque chose de la note de carnet, presque journalistiques, et c’est leur qualité principale.
Ce que le récit choisit de taire
La principale réserve qu’on peut formuler à l’égard de Ma vie sans gravité tient à sa surface narrative. Le livre est humain, accessible, bien construit, mais il reste en retrait sur les zones de friction institutionnelle, les rapports de pouvoir au sein de l’ESA ou de la NASA, les coulisses moins glorieuses d’une sélection et d’une carrière qui exigent une conformité permanente à une image. Pesquet est lucide sur les coûts personnels du parcours, la vie de couple traversée par de longues absences, la relation aux proches remodelée mission après mission. Mais sur l’institution elle-même, sur ce que le système spatial demande à ceux qui y entrent en termes de sacrifice d’autonomie ou de pensée critique, le récit s’arrête au bord. Ce n’est pas un défaut rédhibitoire, mais cela crée une légère distance : on sort du livre admiratif d’un homme, rarement interrogatif sur le système qui l’a produit.
La plume elle-même, directe et efficace, manque parfois d’aspérités. Pesquet écrit comme il parle en interview, avec fluidité et bonne humeur, mais les fulgurances stylistiques sont rares. On ne lit pas Ma vie sans gravité pour la langue, on le lit pour ce qu’il raconte.
Un récit qui donne envie de lever les yeux
Ces réserves posées, le livre accomplit quelque chose de rare dans la littérature de témoignage : il rend l’extraordinaire humainement compréhensible sans le banaliser. Pesquet ne se diminue pas, ne joue pas faussement les modestes, mais il réussit à retracer un parcours d’exception en le rendant lisible, presque proche. Ce n’est pas donné à tout le monde. La mission Alpha de 2021, où il devient commandant de l’ISS, le premier Français à occuper cette fonction, est racontée avec une gravité tranquille qui tranche avec l’enthousiasme du reste du livre, et ce changement de registre est l’une des plus belles intuitions narratives de l’ouvrage. Ma vie sans gravité restera longtemps le livre qu’on offre à qui veut comprendre ce que la patience, la rigueur et une forme d’obstination discrète peuvent accomplir dans une vie.
Pour aller plus loin : la Station spatiale internationale
Une infrastructure hors norme
Pour mesurer ce que représente concrètement la destination de Pesquet, il faut d’abord saisir l’échelle de l’objet. La Station spatiale internationale est le plus grand objet jamais assemblé dans l’espace : 109 mètres d’envergure, 74 mètres de longueur, environ 420 tonnes en orbite, pour un volume habitable de 388 mètres cubes. Elle tourne à quelque 400 kilomètres d’altitude à 27 600 kilomètres par heure, bouclant un tour complet de la Terre en 90 minutes, soit seize levers de soleil par jour. Sa construction, échelonnée sur treize ans entre 1998 et 2011, a mobilisé cinq agences partenaires : la NASA, Roscosmos, l’ESA, la JAXA japonaise et l’Agence spatiale canadienne. Son coût total est estimé à 150 milliards de dollars, ce qui en fait l’objet le plus cher jamais construit par l’humanité. Depuis le 2 novembre 2000, elle n’a jamais été inoccupée : plus de 280 personnes issues de 23 pays y ont séjourné à ce jour.
La station n’est pas une structure monolithique mais une accumulation de modules assemblés en orbite au fil des missions, chacun apporté par une navette ou une fusée distincte. Le module européen Columbus, installé en 2008, représente à lui seul 75 mètres cubes de laboratoire mis à la disposition des chercheurs de l’ESA. C’est dans ce module que Pesquet a conduit une large partie de ses expériences lors de ses deux missions. L’image qu’on se fait spontanément de la station depuis le sol, une silhouette élancée de panneaux solaires et de cylindres reliés entre eux, ne rend pas justice à la densité de l’équipement qui s’y trouve : chaque centimètre carré de paroi intérieure est occupé, chaque recoin sert de rangement, chaque surface disponible porte une expérience ou un instrument.
Un laboratoire au service de la Terre
La vocation première de l’ISS n’est pas le tourisme orbital ni la prouesse technique : c’est la science. Et plus précisément, une science rendue possible uniquement par l’absence de pesanteur, ou plutôt par l’absence de ses effets. La micropesanteur modifie à peu près tout ce que la gravité gouverne sur Terre : le comportement des fluides, la croissance cellulaire, la cristallisation des protéines, la combustion, la convection. Ce que les physiciens, biologistes et médecins ne peuvent pas observer au sol faute d’éliminer la variable gravitationnelle, l’ISS le leur offre en conditions contrôlées et répétables.
Lors de sa seule mission Proxima de 196 jours, Pesquet a conduit 60 expériences scientifiques, réparties entre la NASA (30), l’ESA et le CNES (20), la JAXA (6) et l’Agence spatiale canadienne (4). Durant sa mission, l’équipage a même battu un record de productivité scientifique, cumulant 99 heures d’expériences en une seule semaine. Les applications qui en découlent sont loin de se limiter à la préparation des missions futures : des recherches sur la perte de cartilage en micropesanteur contribuent à la compréhension de l’arthrose et à la mise au point de traitements pour les patients longuement immobilisés ; des expériences sur la prolifération des cellules souches en apesanteur ouvrent des pistes pour la thérapie cellulaire applicable aux victimes d’AVC ; des systèmes d’échographie télé-opérée mis au point pour les astronautes trouvent des débouchés directs dans la télémédecine pour les populations isolées. Le corps humain lui-même est un sujet d’étude permanent à bord : la perte de masse musculaire, la fragilisation osseuse, les effets sur la vision constituent des données précieuses pour la médecine terrestre autant que pour la préparation de missions de longue durée vers Mars.
Une coopération politique autant que scientifique
L’ISS est aussi, et peut-être avant tout, un objet politique. Sa genèse remonte à 1984, quand l’administration Reagan lance le projet d’une station américaine baptisée Freedom, pensée comme un contrepoint aux stations soviétiques Saliout et Mir. Le projet dérive pendant des années, trop coûteux, trop ambitieux, jusqu’à ce qu’une décision politique radicale en change la nature : en 1993, les États-Unis intègrent la Russie au programme, transformant un projet de guerre froide en vitrine de coopération internationale. L’Europe, le Japon et le Canada rejoignent l’ensemble, et ce qui devait être une station américaine devient un projet à quinze nations.
Ce contexte pèse sur chaque page du livre de Pesquet d’une façon qu’il n’explicite pas toujours mais que le lecteur averti ressent. Quand il décrit la vie commune avec ses collègues russes, américains ou japonais à bord, il décrit en réalité le fonctionnement quotidien d’une institution diplomatique unique : un espace où les tensions géopolitiques sont, par nécessité et par règle, laissées à la porte du sas d’entrée. L’ISS est l’un des rares endroits au monde où Américains, Russes et Européens ont continué à travailler côte à côte même au plus fort des crises internationales récentes, maintenant une forme de fraternité opérationnelle que les chancelleries n’ont pas toujours réussi à reproduire au sol.
Une fin programmée, un héritage ouvert
La station n’est pas éternelle. Ses modules les plus anciens ont été conçus pour une durée de vie de quinze ans : certains ont largement dépassé cette limite. La désorbitation de l’ISS est aujourd’hui planifiée autour de 2030, avec un scénario de rentrée contrôlée dans l’atmosphère, les débris survivants devant s’abîmer dans l’océan Pacifique sud au point Nemo, le lieu le plus reculé de la surface terrestre. SpaceX a décroché le contrat de désorbitation avec une capsule Dragon modifiée embarquant 46 moteurs et plus de 16 000 kilogrammes de carburant, pour guider les 420 tonnes de la station vers sa destruction finale.
Ce compte à rebours donne une résonance particulière au témoignage de Pesquet. Ses deux missions se sont déroulées pendant ce que l’on reconnaîtra peut-être comme l’âge d’or tardif de la station, une période où elle fonctionnait à pleine capacité scientifique tout en sachant sa fin approcher. Ce que l’humanité construira ensuite pour remplacer l’ISS reste ouvert : des projets de stations privées sont en développement du côté américain, la Chine dispose déjà de sa propre station Tiangong opérationnelle, et des discussions portent sur une future infrastructure en orbite lunaire dans le cadre du programme Artemis. Mais aucun de ces projets ne reproduira exactement ce qu’a été l’ISS : une station née d’une réconciliation politique, habitée sans interruption pendant trois décennies, et qui aura démontré, expérience après expérience, que l’exploration spatiale n’est pas seulement une affaire de technologie mais aussi de volonté collective.
