Trente ans de carrière et un deuil qui ne finit pas de se réinventer : voilà le terreau sur lequel pousse Your Favorite Toy. Après But Here We Are (2023), disque de douleur vive écrit dans le sillage de la mort de Taylor Hawkins, les Foo Fighters reviennent avec un album qui ne cherche plus à nommer la blessure mais à la noyer sous le volume. Onze titres, trente-six minutes, pas une seconde de silence inutile. On entre dans ce disque comme on entre dans un mur de son, et la question n’est pas de savoir si Dave Grohl souffre encore, mais de comprendre pourquoi il a choisi le vacarme comme seul langage possible.
Le bruit comme thérapie
« Do I? Do I? Do I? » scande Grohl dès l’ouverture de « Caught in the Echo », la voix distordue, réduite à un grondement. La question tourne en boucle sans trouver de réponse, jusqu’à ce que les trois guitares du groupe se verrouillent dans un riff façon torpille punk qui rappelle les grandes heures de Fugazi. Ilan Rubin, successeur de Hawkins derrière les fûts, ancien batteur de Nine Inch Nails, imprime une frappe sèche et nerveuse qui pousse le morceau vers l’avant avec une urgence que le groupe n’avait plus depuis longtemps. L’album pose d’emblée son crédo : la catharsis par le garage-rock, le salut par la saturation.
Ce choix du volume permanent aurait pu devenir un piège. Pourtant, l’énergie ne retombe pas, parce que les Foo Fighters savent varier les textures à l’intérieur du fracas. « Window » s’offre un passage d’indie rock plus aérien, avec une mélodie qui ondule quelque part entre Queens of the Stone Age et les premiers albums solo de Frank Black, avant que les guitares ne rouvrent les vannes. « Spit Shine » spirale comme un tourbillon punk en route vers Oz, tandis que « If You Only Knew » emprunte au country blues une ossature que le groupe habille de denim blanc et de distorsion sabbathienne.
Les fantômes ne sont pas tous partis
Le morceau le plus poignant du disque s’appelle « Of All People ». Grohl y croise un ancien dealer qui fournissait le gratin du rock dans le Los Angeles des années 80. Le riff évoque le punk californien de cette époque, son nihilisme moins-que-zéro, et la chanson pose une question morale universelle : pourquoi les mauvaises personnes survivent-elles quand les bonnes nous quittent trop tôt ? En deux minutes et demie de power-pop incandescente, le texte touche à quelque chose de profond. On devine aisément de qui Grohl parle sans que le nom de Hawkins ne soit jamais prononcé.
L’ombre du batteur disparu n’est d’ailleurs pas le seul spectre qui hante le disque. Les turbulences personnelles de Grohl (son infidélité rendue publique, les secousses conjugales qui ont suivi) sont là, enfouies sous des couches d’opacité. Sur « Unconditional », il murmure « Everything hurts, can’t say what’s on my mind, I’m just not sure » dans un couplet aux allures de film noir, avant que le refrain ne galope vers une gloire de canyon-rock qui semble vouloir effacer l’aveu. Le procédé est récurrent : l’album laisse entrevoir la vulnérabilité, puis referme la porte à coups de décibels. On peut y voir une forme de pudeur autant qu’une esquive.
Quand le jouet préféré montre ses coutures
Il faut le dire : Your Favorite Toy ne réinvente rien. Le disque tourne à plein régime dans un périmètre que les Foo Fighters arpentent depuis trois décennies, et la formule alt-rock « couplet tendu puis refrain cathedrale » revient avec une régularité qui, sur la longueur d’une discographie aussi dense, finit par poser question. « Child Actor », portrait acide de la célébrité toxique, et « Amen, Caveman », commentaire politique teinté de pessimisme, tentent d’élargir le spectre thématique, mais leur traitement sonore reste dans le même registre de puissance musclée. Le groupe croit très fort au pouvoir salvateur du rock mainstream à haute teneur en protéines, et cette foi est à la fois sa force et sa limite.
La production d’Oliver Roman, qui remplace Greg Kurstin pour la première fois depuis Sonic Highways en 2014, apporte une rugosité bienvenue. Les guitares mordent davantage, la batterie de Rubin frappe plus sec que le jeu plus expansif de Hawkins. Mais cette rudesse ne suffit pas toujours à masquer la prévisibilité des structures. Quand un morceau commence par un riff acéré et des paroles grondantes, on sait déjà qu’un refrain lumineux attend au tournant. C’est efficace, c’est honnête, mais le disque gagne en intensité ce qu’il perd en surprise.
L’ami qui cherche les mots
L’album se referme sur « Asking for a Friend », son centre émotionnel. Le morceau démarre à la vitesse d’une power ballad, presque immobile, puis accélère vers un horizon que Grohl veut croire lumineux. « Searching for something to pray, words I can use, to lay your worry down, » chante-t-il avec une sincérité qui désarme. On comprend alors que tout l’album tend vers ce point, que le vacarme des dix morceaux précédents n’était qu’une manière de prendre son élan avant de dire, enfin, quelque chose de fragile.
Your Favorite Toy est un disque de survivant. Pas un disque qui transforme la douleur en art nouveau, mais un disque qui fait ce que les Foo Fighters ont toujours fait : jouer plus fort quand la vie frappe plus dur. À trente-six minutes, c’est leur album le plus court, et peut-être leur plus honnête depuis The Colour and the Shape. Le jouet préféré a des éraflures, des coutures visibles, mais il tient encore debout. Et parfois, c’est exactement ce dont on a besoin.
