Note : ★★★
Londres, été 1914. L’Europe chancelle au bord du précipice, les chancelleries bruissent de télégrammes alarmants, et le Premier ministre britannique Herbert Henry Asquith, homme de soixante-deux ans à la tête d’un empire vacillant, consacre une part de son énergie à rédiger des lettres enflammées à une jeune aristocrate de trente ans sa cadette. C’est sur cette vérité historique, aussi improbable que documentée, que Robert Harris a bâti son dernier roman. Près de six cents lettres échangées entre Asquith et Venetia Stanley ont été recensées par les historiens : un corpus d’une imprudence stupéfiante, où se mêlaient déclarations romanesques et secrets d’État classifiés. Harris s’en empare avec l’aisance d’un romancier qui sait que la réalité, parfois, n’a pas besoin d’être forcée pour devenir fiction.
Une fresque édouardienne au souffle mesuré
Ce que Harris réussit, incontestablement, c’est la restitution d’une atmosphère. Londres post-victorienne, les salons lambrissés de Downing Street, la chaleur lourde de cet été où le monde s’apprêtait à basculer, les voitures officielles aux rideaux tirés où Asquith et Venetia se retrouvaient à l’abri des regards : tout cela est rendu avec une précision documentaire qui ne verse jamais dans la leçon d’histoire. On croise Churchill – prodigue en vies humaines dans son obsession pour les Dardanelles – Lloyd George, les grands noms de ce moment charnière, et l’on perçoit la mécanique implacable qui conduisit le Royaume-Uni à la guerre, déclenchée notamment par l’invasion de la Belgique neutre.
Harris introduit par ailleurs un personnage fictif : un jeune officier du renseignement chargé d’intercepter les lettres, de les photographier en secret avant de les remettre dans le circuit postal. Ce fil d’enquête apporte au roman une tension narrative dont il avait grand besoin. La question posée – Venetia est-elle une espionne au service de l’Allemagne, ou simplement la confidente imprudente d’un homme d’État éperdu ? – structure la seconde partie du livre avec une efficacité certaine.
Un démarrage en demi-teinte
Il faut cependant être honnête : la première partie traîne. Les échanges épistolaires entre Asquith et Venetia, fidèles à leur modèle historique dans leur mélange de passion et de confidences politiques, peinent à générer la tension qu’on attendrait. L’obsession du Premier ministre, sa dépendance affective, son incapacité à gouverner sans ce soutien sentimental sont habilement dépeintes, mais la romance elle-même manque de relief. Venetia demeure une silhouette plus qu’un personnage : intelligente, certes, flattée par cette emprise, mais dont les motivations profondes restent obstinément opaques. Harris ne tranche jamais vraiment sur ce qu’elle représente au fond, et c’est un manque qui se fait sentir.
Une fin qui ne tient pas ses promesses
C’est sur la conclusion que le roman déçoit le plus franchement. Après avoir patiemment construit un dispositif de suspense autour de la fuite des documents et de la loyauté de Venetia, Harris résout son intrigue de façon précipitée, presque désinvolte. L’enquête se referme sans le fracas qu’elle semblait promettre, et le destin personnel de Venetia – dont Harris laisse entendre qu’il fut historiquement surprenant, voire cruel – est expédié sans qu’on lui accorde l’espace dramatique qu’il méritait. On referme le livre avec le sentiment d’une promesse non tenue : comme si l’auteur, trop respectueux de la réalité historique pour se permettre de la tordre, avait renoncé à l’inventer là où elle aurait dû être sublimée.
Harris reste un artisan du roman historique d’une fiabilité rare, et Des hommes de guerre offre sans conteste une plongée captivante dans les coulisses d’un monde à l’agonie. Mais comparé à l’efficacité redoutable de Conclave ou à la construction implacable d’Enigma, ce titre-ci ressemble davantage à une belle esquisse qu’à une œuvre pleinement accomplie.
