Note : ★★★★★
Certains livres s’ouvrent comme des portes. Shantaram s’ouvre comme une ville entière : bruyante, suffocante, débordante de vie et de danger, impossible à refermer une fois qu’on y est entré. Mille quatre-vingt-un pages. Treize ans de travail pour Roberts, dont deux versions complètes détruites par les gardiens de prison qui avaient saisi ses manuscrits. Ce que vous tenez entre les mains n’est pas seulement un roman : c’est une survivance.
Un fugitif dans les rues de Bombay
L’histoire de Gregory David Roberts précède le livre et le dépasse. Australien né en 1952, philosophe de formation, devenu héroïnomane après l’effondrement de son mariage et la perte de la garde de sa fille, il se reconvertit en braqueur de banques — non violent, en costume, poli jusqu’à l’absurde — et gagne le surnom de Gentleman Bandit avant d’être condamné à dix-neuf ans de prison. En 1980, il s’évade. Il atterrit à Bombay avec de faux papiers, peu d’argent et aucun plan.
Dans le roman, il se nomme Lin. Dès sa descente d’avion, la ville le prend. Pas doucement. Bombay ne fait rien doucement. Prabaker, guide exubérant et hilarant qui deviendra son ami le plus précieux, l’entraîne d’abord dans les rues, puis dans un bidonville de Dharavi où Lin finit par s’installer, ouvrant une clinique de fortune pour soigner les habitants. La suite ira de la mafia aux réseaux de faux passeports, d’une prison de Bombay aux montagnes d’Afghanistan où il se battra aux côtés des moudjahidin, de salles de shoot aux dîners de la haute société, de l’amour absolu pour une femme nommée Karla à la perte de personnes irremplaçables. Chaque chapitre est un pays.
Bombay comme personnage
Ce qui distingue Shantaram de la simple autobiographie romancée, c’est la façon dont Roberts traite la ville. Bombay n’est pas un décor : c’est le personnage central du livre, plus présent que Lin lui-même, plus complexe que n’importe quel être humain de l’histoire. Roberts la décrit avec tous les sens simultanément : les odeurs de jasmin et d’égout mêlées, la chaleur qui colle aux vêtements, le bruit des klaxons et des appels à la prière, la foule qui ne se vide jamais, la tendresse impossible des bidonvilles où la misère et la dignité cohabitent sans jamais se contredire. Cette Inde-là, celle d’avant la globalisation, celle des années 1980 encore hantée par Gandhi et déjà traversée par les courants mafieux du capitalisme sauvage, est rendue avec une précision et une chaleur qui donnent au lecteur l’impression physique d’y être.
Les personnages qui peuplent cette ville sont innombrables et tous réels, dans le sens où aucun ne ressemble à un type littéraire. Prabaker est peut-être la plus belle création du livre : cet homme petit, perpétuellement souriant, dont la philosophie de vie simple et constamment joyeuse constitue le contrepoint exact de la noirceur de Lin. Khader Khan, le parrain mafieux qui devient mentor et figure paternelle, est fascinant d’ambiguïté. Karla, la femme dont Lin tombe amoureux et dont les motivations resteront partiellement opaques jusqu’au bout, a cette qualité rare des personnages féminins qui existent pour eux-mêmes et non pour servir l’arc narratif du héros.
Une philosophie portée avec légèreté
Roberts ne cache pas ses ambitions philosophiques. Shantaram est aussi un livre sur le bien et le mal, sur la possibilité de la rédemption, sur ce que l’on peut reconstruire à partir d’une vie entièrement dévastée. Ces passages-là, ces longues conversations entre Lin et Khader sur la nature de l’univers, sur la complexité morale de toute action humaine, pourraient alourdir le récit. Ils ne le font pas, parce qu’ils naissent toujours d’une situation concrète, d’une expérience vécue, et non d’un désir abstrait de conférer au livre une profondeur décorative.
Ce que Roberts a compris de l’Inde, et ce qu’il transmet avec une générosité rare, c’est que ce pays ne se laisse pas simplifier. Pas en bien, pas en mal, pas en exotisme romantique, pas en cauchemar tiers-mondiste. L’Inde de Shantaram est un pays profondément, irréductiblement humain dans toute l’acception du terme : capable du pire et du meilleur dans la même heure, dans la même rue, chez le même individu. C’est pour cela qu’on referme ce livre avec l’envie d’y aller.
