Beigbeder a toujours eu le talent de transformer ses gueules de bois en littérature. Avec ce recueil paru chez Albin Michel en avril 2026, il pousse le geste un cran plus loin : cette fois, c’est toute une époque qui a la nausée. Une vingtaine de textes courts, nouvelles, chroniques, fragments (certains déjà parus dans La NRF, Le Figaro Magazine ou Libération, d’autres inédits), assemblés autour d’une île devenue métaphore. Le résultat est inégal, parfois brillant, parfois complaisamment nostalgique. Mais quelque chose tient, malgré tout. Quelque chose qui ressemble à un constat lucide posé par un homme qui sait qu’il fait partie du problème.
Octave Parango revient, et il n’a pas dessaoulé
Le retour du personnage de 99 francs constitue le fil rouge le plus visible du livre. Octave traverse ces textes comme un fantôme cynique, pris entre son goût du luxe et une culpabilité qu’il refuse de nommer autrement que par des bons mots. Beigbeder l’utilise comme un miroir déformant, une version de lui-même poussée dans ses retranchements. Le procédé fonctionne quand Octave se cogne aux contradictions du monde contemporain, quand son ironie mord sans prévenir. Il fonctionne moins quand il sert de simple véhicule à la pose dandy que Beigbeder maîtrise un peu trop bien. On sent parfois le pilotage automatique, la phrase qui claque pour le plaisir de claquer, la formule calibrée pour être reprise en bandeau.
Le portrait reste pourtant celui d’un homme qui se sait obsolète. Et c’est dans cette conscience-là, dans ce mélange d’arrogance et de fragilité, que le personnage retrouve une forme de vérité.
La décennie dorée comme paradise lost
Le cœur du livre bat autour d’une thèse simple : les années 1990, cette parenthèse entre la chute du Mur et l’arrivée du World Wide Web, furent le dernier moment d’insouciance véritable. Beigbeder les appelle la « décennie dorée » (1989-2001) et les oppose, avec une brutalité parfois efficace, à l’inventaire sinistre de ce qui a suivi : Google, Tinder, TikTok, ChatGPT. La liste est longue. Elle revient comme un refrain.
Ibiza incarne ce paradis perdu. Pas l’Ibiza des guides touristiques, mais celle des nuits sans filtre, sans story Instagram, sans trace numérique. Le choix est malin. L’île a suffisamment muté ces vingt dernières années pour que le titre fonctionne à double sens : c’est Ibiza qui a changé, mais c’est nous qui ne sommes plus les mêmes.
Le problème, c’est que Beigbeder n’évite pas toujours l’écueil de la nostalgie béate. Quand il décrit les excès de l’époque, leurs dérives, leurs illusions, le texte respire. Quand il se contente de regretter un monde sans écrans avec l’air de celui qui commande un mojito au coucher du soleil, on décroche. La nostalgie a besoin de friction pour ne pas devenir complaisance, et cette friction manque dans plusieurs textes du recueil.
Un recueil éclaté, à la cohérence fragile
Vingt textes courts, c’est un pari. L’ensemble peut donner l’impression d’un tiroir vidé sur la table : nouvelles achevées, chroniques recyclées, fragments qui tiennent sur trois pages. La forme éclate dans toutes les directions. Et pourtant une tension traverse le livre, comme un courant souterrain qui relie les pièces entre elles. On passe d’un souvenir à une réflexion, d’une anecdote mondaine à une charge contre la société numérique, sans transition mais sans rupture non plus.
Certains textes sont remarquables. D’autres donnent le sentiment d’avoir été inclus pour atteindre un certain volume. C’est le risque du recueil composite : la qualité fluctue, et le lecteur finit par trier mentalement entre les textes qui comptent et ceux qui meublent. L’écriture, elle, reste constante dans sa vivacité. Beigbeder a le rythme, la phrase courte qui percute, l’ironie en embuscade derrière chaque virgule. Mais le rythme seul ne suffit pas à donner du poids à un texte qui n’a rien à dire.
L’humour comme ultime ligne de défense
Ce qui sauve le livre de la mélancolie poseuse, c’est l’humour. Beigbeder ne s’épargne pas. Il se moque de ses propres travers avec une autodérision qui, lorsqu’elle sonne juste, rachète les passages trop confortables. Le livre pose au fond une question simple : quelle vie voulons-nous vraiment, maintenant que la fête est finie et que les lumières se sont rallumées ?
La réponse ne vient pas, évidemment. Beigbeder questionne plus qu’il n’affirme, observe plus qu’il ne juge. On referme ces 224 pages avec le sentiment d’avoir lu un écrivain qui n’a rien perdu de son acuité ni de son sens de la formule, mais qui peine à renouveler ses obsessions. Le monde a changé, Ibiza a changé, Beigbeder aussi, sans doute. Pas suffisamment, peut-être, pour que ce livre soit autre chose qu’un très bon Beigbeder mineur.
