Un homme qui écrit des récits de voyage se retrouve à jouer les espions dans le Congo des années soixante. Dit comme ça, on penserait à une farce. Mais William Boyd ne fait jamais tout à fait ce qu’on attend de lui, et son dix-huitième roman avance sur une ligne de crête étrange, entre le thriller géopolitique et le portrait d’un type ordinaire happé par des forces qui le dépassent. Gabriel Dax n’a rien d’un héros. C’est un écrivain de talent moyen, suffisamment curieux pour accepter une interview avec Patrice Lumumba, le Premier ministre du Congo fraîchement élu, et suffisamment naïf pour ne pas mesurer ce que cette rencontre va déclencher.
L’interview qui change tout
Le roman s’ouvre sur un incendie mortel dans les années trente, un prologue dont on ne comprendra la portée que bien plus tard. Puis on bascule au début des années soixante, et Gabriel Dax débarque au Congo. L’entretien avec Lumumba est un moment fort du livre, chargé d’une tension sourde. Le dirigeant congolais confie craindre pour sa vie. De retour à Londres, Gabriel apprend son assassinat. Les bandes magnétiques de l’interview deviennent soudain un objet de convoitise.
C’est à ce moment que Faith Green entre en scène. Agente du MI6, élégante, calculatrice, elle fascine Gabriel avec une aisance qui devrait l’alerter. Boyd excelle dans la construction de ce personnage féminin qui ne livre jamais tout à fait ses intentions. Faith transforme Gabriel en « idiot utile », un agent improvisé dont la couverture d’écrivain voyageur est presque trop parfaite pour être refusée. Le consentement de Gabriel à cette manipulation est l’un des ressorts les plus intéressants du roman. Il sait, quelque part, qu’on l’utilise. Mais la proximité avec Faith, le vertige de la clandestinité, la sensation d’exister autrement que par ses livres médiocres : tout cela pèse plus lourd que la prudence.
Un atlas de la Guerre froide
Boyd promène son personnage à travers l’Europe avec une désinvolture de vieux routard. Cadix, Varsovie, Londres. Chaque lieu a sa texture, son rythme, ses dangers propres. On sent un auteur qui connaît ces villes pour les avoir arpentées, pas pour les avoir googlées. L’Espagne franquiste est rendue avec une chaleur poussiéreuse, la Pologne soviétique avec une grisaille oppressante qui colle aux semelles.
Et puis il y a Cuba. La crise des missiles plane sur le dernier tiers du roman comme une menace d’apocalypse. Boyd intègre ce contexte historique sans jamais transformer son récit en cours d’histoire. La montée vers un possible conflit nucléaire sert de caisse de résonance aux petites trahisons de Gabriel, à ses mensonges accumulés, à l’effritement de sa vie civile. Kit Caldwell, chef de station du MI6 en Espagne, et Sefton, le frère de Gabriel dont le poste dans la fonction publique reste volontairement flou, ajoutent des couches d’ambiguïté. Personne, dans ce roman, ne dit exactement ce qu’il fait.
Un espion malgré lui, pas malgré Boyd
La comparaison avec John le Carré viendra naturellement à beaucoup de lecteurs. Elle n’est pas fausse, mais elle aplatit quelque chose. Gabriel Dax n’est pas George Smiley. Il n’a ni sa compétence ni sa résignation. On est plus proche d’un personnage de Graham Greene transplanté dans un roman de Waugh, un naïf qui développe une débrouillardise surprenante quand les enjeux deviennent mortels. Boyd s’amuse de ce décalage entre l’homme et la situation, et c’est souvent dans ces interstices que le roman trouve sa meilleure énergie.
Il faut mentionner aussi le personnage du Dr. Katerina Haas, psychanalyste que Gabriel consulte et qui introduit dans le récit une dimension introspective bienvenue. Ces scènes de thérapie auraient pu être du remplissage. Elles ne le sont pas. Elles permettent à Boyd de fouiller les motivations de son personnage sans recourir au monologue intérieur lourd, et elles offrent au lecteur un contrepoint réflexif aux scènes d’action.
Ce que le roman ne parvient pas tout à fait à tenir
Là où Gabriel’s Moon faiblit, c’est dans sa difficulté à se poser. Le roman saute d’un lieu à l’autre, d’un registre à l’autre, avec une nervosité qui finit par produire un effet de surface. Des événements graves surviennent, des morts, des trahisons irréversibles, mais le récit glisse dessus avec une fluidité qui leur retire du poids. On tourne la page, et l’émotion n’a pas eu le temps de prendre. Ce n’est pas un problème de rythme à proprement parler. Boyd sait construire une scène. C’est plutôt que la multiplication des décors et des rebondissements empêche le roman de creuser là où il fait mal. Gabriel perd des choses importantes au fil du récit, mais on le sent à peine blessé.
Cette platitude émotionnelle contraste avec la richesse du contexte historique et la finesse des dialogues. Boyd écrit des échanges vifs, crédibles, parfois drôles. Ses descriptions sont précises sans être envahissantes. Mais quelque chose manque dans les silences entre les répliques, dans les moments où un personnage devrait vaciller et ne vacille pas.
Un roman qui avance plus vite que son ombre
Gabriel’s Moon reste un livre qu’on lit avec plaisir, porté par un métier d’écriture que peu de romanciers britanniques contemporains peuvent revendiquer. Boyd, né au Ghana en 1952, élevé en Écosse, installé en Dordogne, a toujours été un écrivain de l’entre-deux, et ce roman lui ressemble. Il est cosmopolite sans être superficiel, intelligent sans être prétentieux. La fin, volontairement ambiguë, laisse Gabriel dans un état de suspension qui convient bien à un personnage n’ayant jamais vraiment su où il allait. On referme le livre avec le sentiment d’avoir voyagé en bonne compagnie, même si on aurait aimé, par moments, que le voyage s’attarde un peu plus longtemps dans les endroits qui comptent.
