Note : ★★★★★
Pink Floyd avait déjà tenté l’expérience en 1973, au planétarium de Londres, le 27 février de cette année-là, quelques jours avant la sortie officielle de l’album. Cinquante ans plus tard, le Planétarium de l’Observatoire royal de Belgique reprend l’idée et la pousse beaucoup plus loin, avec les moyens du présent : un dôme hémisphérique de 600 mètres carrés, une projection à 360 degrés, et un film spécialement conçu pour illustrer les dix morceaux du disque, réalisé avec la participation du studio graphique qui avait imaginé la pochette originale. Le résultat est l’une des expériences culturelles les plus saisissantes que Bruxelles propose en ce moment.
Une immersion totale, un son irréprochable
Dès les premières secondes, le battement de cœur qui ouvre Speak to Me envahit l’espace de façon physique. Ce n’est pas une métaphore : dans le dôme, le son vient de partout et de nulle part en même temps, enveloppant le corps autant que l’oreille. La qualité de la diffusion sonore est ce qui frappe d’abord, avant même les images. Chaque plan sonore de l’album, dont la richesse en matière de spatialisation est une caractéristique constitutive depuis l’origine, trouve ici un écrin qui lui correspond enfin parfaitement. Le souffle des synthétiseurs dans On the Run, les réveils qui déchirent Time, le saxophone de Dick Parry dans Money, les chœurs qui montent dans Brain Damage : tout cela résonne avec une clarté et une profondeur que même une chaîne haute-fidélité domestique ne peut égaler.
Les images, conçues dans l’esprit du prisme prismatique de la pochette originale, oscillent entre astrophotographies réelles et effets visuels abstraits. On traverse des nébuleuses, on longe des surfaces lunaires, on plonge dans des géométries lumineuses qui dialoguent avec les couleurs et les motifs du disque. Jamais les visuels ne cherchent à illustrer le texte de façon littérale, ce qui serait une faute de goût. Ils accompagnent, amplifient, ouvrent. L’alliance du son et de l’image fonctionne avec une évidence remarquable.
La séance dure quarante-cinq minutes, la durée exacte de l’album. On en sort légèrement désorienté, comme après un voyage, avec l’étrange sentiment d’avoir entendu quelque chose de familier pour la première fois.
The Dark Side of the Moon Planetarium Experience, Planétarium de l’Observatoire royal de Belgique, avenue de Bouchout 10, Laeken. Séances à 18h30 et 20h00. Réservation obligatoire, 16 euros.
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Genèse et enregistrement
The Dark Side of the Moon est le huitième album studio de Pink Floyd, sorti le 1er mars 1973 aux États-Unis et le 16 mars en Grande-Bretagne. Son histoire commence en réalité dès janvier 1972, lorsque le groupe présente pour la première fois une suite musicale presque complète, alors intitulée Dark Side of the Moon : A Piece for Assorted Lunatics, au Brighton Dome, plus d’un an avant sa sortie. L’album est donc une œuvre vivante avant d’être un disque : façonné en public, modifié au fil des concerts d’Europe et d’Amérique, il entre en studio seulement en mai 1972, aux studios EMI d’Abbey Road à Londres, pour deux sessions séparées par plusieurs mois de tournée, la seconde s’achevant le 9 février 1973.
Roger Waters porte le projet depuis son origine. C’est lui qui propose de construire un ensemble de morceaux autour de l’idée centrale : une méditation sur les pressions de la vie moderne et sur la folie, en référence directe au cas de Syd Barrett, fondateur et premier chanteur du groupe, dont l’effondrement mental hantait les quatre musiciens. David Gilmour, Nick Mason et Richard Wright apportent leurs compositions et leurs couleurs, dans une période que tous décrivent unanimement comme l’une des plus créatives et des plus harmonieuses de l’histoire du groupe, paradoxe surprenant au vu de la noirceur du propos.
L’ingénieur du son Alan Parsons, qui avait auparavant travaillé comme opérateur sur les sessions des Beatles pour Abbey Road et Let It Be, joue un rôle déterminant dans la réalisation sonore. The Dark Side of the Moon fut l’un des premiers enregistrements rock à bénéficier simultanément du 16 pistes et du système Dolby, technologies alors toutes récentes. Le groupe les poussa dans leurs derniers retranchements, utilisant des boucles de bandes magnétiques, des synthétiseurs analogiques EMS VCS 3 et Synthi A, et une collection de bruitages soigneusement enregistrés par Nick Mason depuis des années, que Waters avait décidé d’intégrer au tissu musical : horloges et réveils pour Time, caisse enregistreuse pour Money, et les voix récoltées lors de séances informelles où l’équipe posait aux passants des questions sur la mort, la violence, la folie et l’argent.
Anecdotes et petits secrets
La phrase la plus célèbre de l’album n’est pas chantée. C’est Gerry O’Driscoll, le vieux portier irlandais d’Abbey Road, qui la prononce à la toute fin du disque : « There is no dark side of the moon, really. Matter of fact, it’s all dark. » Waters l’avait enregistré lors d’une conversation impromptue. La chanson des Beatles Ticket to Ride était diffusée en fond dans le studio au même moment, et ses accords sont audibles en toile de fond pour qui monte suffisamment le volume.
The Great Gig in the Sky, qui incarne la mort, repose entièrement sur l’improvisation vocale de Clare Torry, choriste recrutée par le groupe et à qui on demanda simplement de penser à des thèmes universels, l’amour, la mort, et de chanter sans paroles. Elle exécuta sa session en une seule prise, sortit de la cabine en s’excusant d’avoir mal chanté, et le groupe était aux anges. Des décennies plus tard, après un procès, elle fut reconnue co-autrice du morceau, et son nom figure désormais aux côtés de Richard Wright au générique.
La pochette du disque, réalisée par le studio Hipgnosis, représente un prisme décomposant la lumière blanche en arc-en-ciel. Storm Thorgerson, qui la conçut, avait d’abord proposé une image du Silver Surfer de Marvel, idée immédiatement rejetée. L’idée du prisme vint des jeux de lumière que Pink Floyd projetait lors de ses concerts. Le nom du groupe n’apparaît nulle part sur la pochette, ni sur la face avant ni sur la face arrière, ce qui était alors une décision presque inouïe pour un album commercial. L’arc-en-ciel se prolonge à l’intérieur du vinyle sur la pochette déployable, où les lignes lumineuses évoquent les courbes d’un moniteur cardiaque, idée suggérée par Waters lui-même.
Les recettes colossales générées par l’album aidèrent par ailleurs à financer Monty Python and the Holy Grail en 1975, les membres du groupe étant de fervents admirateurs de la troupe comique britannique.
Un monument de la culture populaire
The Dark Side of the Moon fut certifié disque d’or aux États-Unis un mois après sa sortie. Présent 741 semaines consécutives sur le Billboard 200, soit près de quinze ans d’affilée avant d’en sortir en 1988, il totalise aujourd’hui plus de 970 semaines de présence sur ce classement, toutes périodes confondues, représentant dix-huit ans cumulés. Avec plus de 45 millions d’exemplaires vendus, c’est le troisième disque le plus vendu de l’histoire de la musique populaire, derrière Thriller de Michael Jackson et Back in Black d’AC/DC.
En contexte : la mission Artemis II, retour sur la Lune
Le hasard du calendrier ajoute à cette soirée au planétarium une résonance particulière. Alors que l’expérience Dark Side of the Moon continue de proposer ses séances à Bruxelles, la mission Artemis II de la NASA s’apprête à amerrir ce jour même, le 10 avril 2026, après dix jours passés dans l’espace.
Lancée le 1er avril 2026 depuis le Centre spatial Kennedy, Artemis II a envoyé quatre astronautes, Reid Wiseman, Victor Glover, Christina Koch et le Canadien Jeremy Hansen, plus loin de la Terre qu’aucun être humain depuis la mission Apollo 17 en 1972. Le parallèle avec la date de sortie de The Dark Side of the Moon, paru en 1973 alors qu’Apollo se terminait, est difficile à ignorer. Le module Orion, que l’équipage a baptisé Integrity, a effectué un survol de la Lune selon une trajectoire de retour libre, similaire à celle empruntée par Apollo 13 en 1970, avant de revenir vers la Terre.
Artemis II n’est pas encore une mission d’alunissage. C’est un vol d’essai habité, dont l’objectif est de valider les systèmes du vaisseau Orion et du lanceur Space Launch System en conditions réelles d’exploration lunaire. L’architecture du programme Artemis, conçu sous l’égide de la NASA avec des partenaires internationaux dont l’Agence spatiale européenne, prévoit un premier alunissage lors de la mission Artemis IV, actuellement prévue pour 2028, avec un équipage qui descendra sur la surface à bord d’un module Human Landing System développé par SpaceX. L’objectif à terme n’est pas seulement de poser le pied sur la Lune, mais d’y établir une présence permanente, à travers une base de surface dont la construction devrait débuter à partir d’Artemis V.
La mission Artemis II aura donc ramené l’humanité dans le voisinage lunaire pour la première fois depuis plus d’un demi-siècle. Ce qu’elle n’a pas encore fait, c’est d’y poser le pied. La face cachée de la Lune, elle, attend toujours.
