Il fallait un certain culot pour expédier le consul le plus inadapté de la diplomatie française sur le caillou le plus inhospitalier de l’Atlantique Sud. Rufin l’a fait, et l’idée fonctionne au-delà de ce qu’on aurait parié. Aurel Timescu, ce Roumain naturalisé qui carbure au vin blanc doux et se réfugie au piano dès que le monde lui pèse, débarque à Sainte-Hélène pour élucider une disparition impossible : le consul chargé d’administrer l’enclave française de Longwood, là où Napoléon s’est éteint, s’est volatilisé. Sur une île reliée à l’Afrique du Sud par un seul avion hebdomadaire, où tout le monde s’épie, l’énigme tient autant du tour de magie que du crime.
Une île qui devient un personnage
La grande réussite du roman tient au lieu lui-même. Rufin a visité Sainte-Hélène, et cela se sent à chaque page : le décor n’est jamais un fond de carte postale, mais une présence pesante, humide, étouffante. On comprend vite que le vrai supplice de l’exil napoléonien n’était pas le bagne ou la cruauté, mais l’ennui, la monotonie d’un climat morne et d’une société minuscule où chaque visage finit par se connaître par cœur. Cette atmosphère de huis clos à ciel ouvert porte l’intrigue policière mieux que n’importe quel rebondissement.
L’auteur en profite pour glisser une critique contemporaine bienvenue. Ces confettis d’empire britannique perdus en pleine mer, rappelle-t-il, prospèrent souvent comme paradis fiscaux et terrains de blanchiment. Le roman gagne ainsi une seconde couche, presque géopolitique, qui empêche le folklore napoléonien de tourner à la simple reconstitution nostalgique. On sent un Rufin diplomate autant que romancier, attentif à ce que cachent les territoires oubliés.
Les fous de l’Empereur
Le cœur comique et grinçant du livre, ce sont les reconstitueurs, ces passionnés venus rejouer l’épopée impériale en uniformes impeccables, qui se donnent du général et de l’aide de camp avec un sérieux désarmant. Rufin en dresse une galerie savoureuse, dont un agent d’assurances dans le civil qui se transforme en Murat sous les tropiques. Leur irruption lors d’une commémoration officielle vire à la farce, et l’auteur cueille au passage tout ce que cette ferveur a d’absurde et d’attachant à la fois.
Derrière la drôlerie, le roman pose une vraie question : pourquoi Napoléon rend-il encore fou, deux siècles après sa mort ? Rufin n’assène pas de thèse, mais laisse affleurer la mécanique du mythe, ce mélange de fascination, de blessure nationale et de besoin de grandeur par procuration. Les passions que déchaîne encore l’Empereur, jusque sur la terre de l’ancien ennemi, deviennent un terreau crédible pour le mobile du crime. C’est là que l’intrigue policière et la réflexion historique se rejoignent le plus élégamment.
Aurel, toujours à contre-emploi
Le personnage d’Aurel reste un délice de décalage. Petit, frileux, asocial, méprisé par sa hiérarchie, il avance masqué et déduit ce que personne ne voit, précisément parce que personne ne le prend au sérieux. Rufin a trouvé là une formule durable, et il l’exploite ici avec gourmandise. Le clin d’œil que constitue l’arrivée de personnages encore plus excentriques que lui, dont une jeune Française venue exorciser ses propres fantômes, renouvelle agréablement la dynamique d’une série qui aurait pu s’enliser dans ses tics.
Reste que cette familiarité est aussi la limite du livre. Qui a suivi les enquêtes précédentes du consul retrouvera des ressorts connus : le mépris des supérieurs, les ruses pour échapper aux mondanités, la solitude transformée en arme. Le plaisir est réel, mais l’effet de surprise s’émousse. On aimerait parfois que Rufin pousse son personnage vers une zone moins confortable, qu’il le bouscule au lieu de le faire briller dans son numéro habituel.
Un divertissement qui ne se renie pas
L’autre réserve concerne le dosage. Le roman est si occupé à savourer son décor et sa faune napoléonienne que l’enquête, par moments, passe au second plan. La résolution tient la route et ménage sa part de surprise, mais l’amateur de polar pur trouvera la tension parfois lâche, l’urgence diluée dans les digressions historiques. C’est moins un thriller qu’une promenade lettrée avec meurtre au bout du chemin. Selon l’humeur du lecteur, ce sera la grâce ou la frustration du livre.
Il faut donc prendre La folie Sainte-Hélène pour ce qu’il est : un divertissement intelligent, écrit avec métier par un romancier qui n’a plus rien à prouver. On n’y retrouvera pas la densité de Rouge Brésil ni l’introspection d’Immortelle randonnée, et l’auteur lui-même semble jouer ici sur un registre volontairement plus léger. Mais le métier est là, l’humour mordant, le décor superbe, et l’on referme le livre avec le sourire et l’envie d’aller fouiller la véritable histoire de cette île improbable. Pour qui aime la littérature qui instruit sans peser, c’est une réussite, et un excellent compagnon de voyage.
