Près de 650 pages pour un polar qui n’en est pas vraiment un : voilà ce que Joyce Carol Oates propose, à 87 ans, avec une obstination qui frise l’insolence. Fox est un roman qui prend son temps, qui dérange sciemment, qui refuse les soulagements faciles du genre policier auquel il emprunte pourtant la structure. Le résultat est un livre exigeant, par moments éprouvant, et profondément maîtrisé.
Un cadavre dans la réserve naturelle
L’amorce est presque classique. Deux frères découvrent une voiture à moitié immergée dans un étang d’une réserve naturelle du New Jersey, près de l’élégante petite ville de Wieland. À proximité, des restes humains éparpillés dans les bois, ravagés par les animaux. La victime, une fois identifiée, s’appelle Francis Fox : un professeur d’anglais charismatique fraîchement embauché par la Langhorne Academy, prestigieuse école privée de la région. Adoré de ses élèves, courtisé par leurs parents, vénéré par sa hiérarchie. L’enquête est confiée au détective Horace Zwender, figure patiente, méthodique, dont la lucidité tranquille devient l’un des grands plaisirs du roman.
Mais très vite, Oates fait comprendre que la question n’est pas vraiment de savoir qui a tué Francis Fox. C’est de savoir qui il était. Le roman alterne entre l’enquête au présent et un retour en arrière sur les mois qui précèdent la mort, et c’est dans ce passé reconstruit que le livre prend son ampleur. Fox n’est pas une victime au sens où le genre nous a appris à entendre ce mot. Il est un prédateur sexuel qui s’est choisi son terrain avec une intelligence glaçante. La Langhorne Academy l’a recruté, l’a laissé approcher des fillettes de douze et treize ans, et n’a presque rien voulu voir.
Une mécanique romanesque implacable
Ce qui frappe avant tout, c’est la maîtrise de la structure. Oates est romancière depuis plus de soixante ans, et cela se sent à chaque page. Les points de vue défilent sans jamais perdre le lecteur : Fox lui-même, ses élèves, leurs parents, les enseignants, le détective Zwender, des habitants de Wieland sans rôle apparent dans l’intrigue. Chaque chapitre est court, calibré, taillé pour produire un effet précis. On croit lire un polar choral, on lit en réalité une autopsie sociale d’une communauté entière, étudiée dans la manière dont elle a fabriqué les conditions du crime.
La langue est remarquable. Oates a toujours eu ce don d’images qui font choc, et Fox en regorge. Une femme malade dont le souffle sent les pièces humides au creux d’une paume, une fillette muette comparée à de la pâte à pain crue qu’on essaie en vain d’instruire : ces métaphores fulgurantes ne sont pas des ornements, elles installent une matière sensorielle dense qui rend le récit physiquement présent. Quand le rythme s’accélère, dans le dernier tiers du livre, c’est parce que tout a été préparé en amont, lentement, à la manière d’un piège qui se referme sur le lecteur autant que sur les personnages.
Le pari le plus risqué du livre
Là où Fox devient difficile, et c’est volontaire, c’est dans les pages consacrées aux agissements du protagoniste. Oates ne suggère pas, elle décrit. Pas avec complaisance, mais avec une précision qui laisse peu de portes de sortie au lecteur. Les comparaisons inévitables avec Lolita disent quelque chose de juste, mais Oates va plus loin que Nabokov dans la durée d’exposition au point de vue du prédateur. Pas d’humour distancié, pas d’ironie cultivée qui permettrait de respirer. On reste, des pages durant, dans la tête de Francis Fox, et c’est insoutenable.
Ce parti pris se discute. Certains lecteurs trouveront qu’Oates en demande trop, qu’elle dépasse le seuil où l’examen de la noirceur devient une épreuve infligée. D’autres y verront le geste éthique central du roman : refuser au lecteur le confort de la condamnation extérieure, le forcer à comprendre comment un homme comme Fox pense, manipule, justifie. C’est dans cette zone inconfortable que se joue le projet du livre, et il faut accepter d’y rester pour que la fin produise son plein effet.
L’envers d’une petite ville
Ce qui sauve Fox d’être un simple exercice de noirceur, c’est l’attention qu’Oates porte à ce qui entoure le prédateur. Les parents qui ne veulent pas entendre, l’administration qui détourne le regard, les collègues qui s’inquiètent vaguement sans rien faire, les fillettes elles-mêmes piégées par leur jeune âge et par la rhétorique soignée de leur professeur. Le roman devient alors une enquête morale sur la complicité passive, sur cette manière qu’ont les communautés bien-pensantes de fabriquer du silence autour de ce qu’elles préfèrent ignorer.
Le détective Zwender, figure presque ancienne dans sa manière de travailler sans précipitation, devient le contrepoint nécessaire à tout ce silence. Sa lenteur, qui pourrait sembler un défaut narratif, est en réalité ce qui permet au livre de tenir sa promesse : faire émerger la vérité par accumulation, par recoupements, par patience. Quand on referme Fox, on n’a pas seulement compris ce qui s’est passé dans la réserve naturelle de Wieland. On a compris ce qu’une école entière, et au-delà une certaine Amérique, a accepté de ne pas voir. C’est pour cela que ce livre, malgré ses six cent cinquante pages et ses passages éprouvants, mérite d’être lu jusqu’au bout.
