Tout part de trois lignes dans le New Yorker. En 2016, Loïc Hecht tombe sur une information qui devrait faire tourner la tête : deux milliardaires de la Silicon Valley ont secrètement financé une équipe de chercheurs pour démontrer que nous vivons dans une simulation informatique. La promesse est là, vertigineuse, et l’auteur a le mérite de ne pas la lâcher. Mais tenir une promesse pareille sur 384 pages relève d’une gageure que La Simulation, malgré ses ambitions, ne parvient pas tout à fait à tenir.
Un postulat qui fascine sans jamais être vraiment saisi
L’hypothèse de la simulation, celle que Nick Bostrom a formalisée en 2003, est l’une des plus déconcertantes de la philosophie contemporaine : si une civilisation suffisamment avancée peut créer des simulations d’univers entiers, et si ces simulations peuvent elles-mêmes en générer d’autres, alors les univers simulés sont statistiquement bien plus nombreux que les univers réels, et nous vivons presque certainement dans l’un d’eux. Hecht saisit ce que cette idée a de proprement troublant, et son écriture, précise et accessible, parvient par moments à en restituer le pouvoir de déstabilisation. On le suit à San Francisco, à la rencontre de physiciens du MIT et de Berkeley convaincus que notre conscience n’est qu’un algorithme, une suite de 0 et de 1 tournant sur une machine dont personne ne connaît l’architecte.
Le problème est que le livre ne choisit jamais vraiment entre l’enquête journalistique et la méditation philosophique. Hecht interroge des chercheurs, cite des expériences, évoque la physique quantique comme indice possible d’un substrat numérique sous-jacent, mais il ne s’arrête jamais assez longtemps sur aucun de ces éléments pour en tirer un argument construit. Le postulat initial, celui qui justifiait l’entreprise entière, reste à la même distance du lecteur à la page 300 qu’à la page 30.
Une enquête qui collectionne les étapes sans tracer de chemin
La trajectoire de l’enquête, de la Silicon Valley aux monastères tibétains de Dharamsala, en passant par les programmes parapsychologiques supposément financés par la CIA, témoigne d’une curiosité sincère et d’une réelle énergie de reporter. Hecht voyage, rencontre, écoute, et il y a dans certains chapitres un plaisir d’immersion qui rappelle les grandes enquêtes américaines du genre. La rencontre avec les physiciens convaincus de la thèse de la simulation, notamment, a quelque chose de saisissant : on touche là à une forme inédite de croyance scientifique, où la rigueur du calcul mène à des conclusions que la raison ordinaire rejette d’instinct.
Mais l’accumulation finit par peser. Les détours par les neurosciences, l’intelligence artificielle, les expériences de mort imminente, la conscience bouddhiste et les théories de la conscience quantique de Penrose forment un catalogue davantage qu’une démonstration. Chaque escale semble valoir pour elle-même, sans que le récit construise véritablement entre elles une architecture intellectuelle. On referme un chapitre en se demandant ce qu’il apportait au précédent, et cette interrogation ne disparaît pas.
Le « basculement intime » reste en suspens
Le livre se présente aussi comme le récit d’une transformation personnelle, d’un auteur qui part sceptique et revient ébranlé. Ce fil autobiographique est sans doute ce qui donne à La Simulation son énergie de départ, et on comprend qu’Hecht ait voulu en faire le moteur narratif de l’ensemble. Mais ce basculement, annoncé dès la quatrième de couverture, tarde à prendre corps. L’auteur se raconte peu, s’expose prudemment, et ce qui aurait pu devenir une interrogation vraiment intime sur ce que signifie vivre dans un monde peut-être illusoire reste à la surface d’une introspection convenue.
C’est là la limite centrale du livre : en voulant couvrir l’exhaustivité des champs qui touchent à son sujet, depuis Platon jusqu’à Elon Musk, depuis la mécanique quantique jusqu’aux expériences de chamanisme, Hecht perd de vue la question qui justifiait le voyage. Peut-on prouver que nous vivons dans une simulation ? La réponse, lorsqu’elle finit par poindre, est un honnête « peut-être » qui ne comble pas l’attente creusée pendant des centaines de pages. Le vertige initial s’est dilué dans l’accumulation, et l’on referme La Simulation avec le sentiment d’avoir beaucoup circulé dans un territoire sans en avoir vraiment cartographié les contours.
