Note : ★★★★
Rares sont les livres de sport qui tiennent leur promesse sans jamais se prendre au sérieux. Celui d’Alexandre Boucheix, ultra-traileur connu sous le surnom de Casquette Verte, appartient à cette catégorie inconfortable pour les puristes : ni manuel technique, ni récit hagiographique, mais le portrait sincère d’un type ordinaire rattrapé par une passion extraordinaire. Préfacé par le chanteur Ben Mazué, dont la sensibilité colle bien à l’esprit du bonhomme, le livre publié chez Flammarion en 2025 raconte comment un ancien président de BDE en école de commerce, skateur à ses heures, pas franchement sportif, s’est retrouvé à courir 175 kilomètres à travers les cirques de La Réunion.
Un soir de boîte de nuit comme point de bascule
L’histoire de Boucheix pourrait commencer par un plan d’entraînement ou une vocation de gamin. Elle commence par un collègue insistant et une sortie dans le Bois de Vincennes, en 2014, à vingt-trois ans. Le corps proteste, l’esprit résiste, et pourtant quelque chose s’allume. On connaît ces démarrages poussifs qui contiennent déjà toute la trajectoire à venir. Boucheix ne le sait pas encore, mais la casquette verte qu’il a tirée de ses accessoires de soirées étudiantes va devenir son emblème, puis son identité publique auprès de plus de 140 000 abonnés sur Instagram.
Le vrai déclic, celui qui transforme le jogger du dimanche en ultra-traileur, survient un soir de janvier 2017. De retour d’une nuit en boîte, Boucheix tombe sur des images du Grand Raid de La Réunion. Coup de tête : il s’inscrit au tirage au sort. La scène est racontée avec une franchise désarmante, et c’est précisément cette absence de mythification qui donne au récit sa force. Pas de révélation mystique, pas de « j’ai toujours su que j’étais fait pour ça ». Juste un type un peu éméché qui clique sur un formulaire et dont la vie bascule.
Le chef de projet qui court au bureau
Ce qui rend le personnage attachant, c’est l’ancrage dans un quotidien que beaucoup de lecteurs reconnaîtront. Boucheix est chef de projet informatique chez JCDecaux. Il se rend au travail en courant à travers Paris, accumule vingt à trente kilomètres par jour sans plan d’entraînement structuré, et concilie tant bien que mal les exigences d’un poste salarié avec une pratique sportive de plus en plus dévorante. Le livre ne fait pas l’impasse sur cette tension. On sent la fatigue accumulée, les arbitrages permanents, le corps qui encaisse ce que la raison n’oserait pas lui demander.
Boucheix écrit comme il court : avec un rythme régulier, sans fioritures, en avançant toujours. La prose est fluide, accessible, parfois drôle. L’autodérision fonctionne comme un amortisseur : elle empêche le récit de basculer dans la complaisance ou le pathos. Quand il décrit ses échecs, ses doutes, ses nuits blanches sur les sentiers, le ton reste celui d’un copain qui raconte une anecdote au comptoir, pas celui d’un athlète qui construit sa légende.
La Diagonale des Fous comme personnage à part entière
Le cœur du livre bat au rythme de la Diagonale des Fous, cette course mythique de 175 kilomètres et 10 500 mètres de dénivelé positif qui traverse l’île de La Réunion de Saint-Pierre à Saint-Denis. Boucheix y revient plusieurs fois au fil des années, de sa première participation en 2017 (82e) jusqu’à ses places dans le top 10 en 2023 et 2025. Chaque édition est une couche supplémentaire dans la construction du personnage, et le livre restitue bien cette progression qui n’a rien de linéaire.
La Réunion elle-même prend une épaisseur particulière sous la plume de Boucheix. Les forêts tropicales, le terrain volcanique, les cirques vertigineux, mais surtout les habitants qui se mobilisent en masse pour encourager les coureurs, parfois en pleine nuit, dans des endroits improbables. On comprend pourquoi cette course transforme ceux qui la vivent : ce n’est pas seulement un exploit physique, c’est une immersion dans une ferveur collective qui dépasse le sport. Boucheix parvient à transmettre cette émotion sans l’alourdir, et c’est peut-être le passage le plus réussi du livre.
Le miroir d’une génération qui cherche ses limites
Difficile de ne pas voir dans le parcours de Casquette Verte le reflet d’une génération. Celle des trentenaires diplômés, installés dans des carrières confortables, qui cherchent ailleurs ce que le bureau ne leur donne pas. Le trail, dans ce contexte, n’est pas une fuite mais une quête : repousser les limites du corps pour retrouver un rapport direct à soi-même, loin des écrans et des open spaces. Boucheix n’intellectualise jamais cette dimension, mais elle traverse le récit de part en part. On se retrouve dans ses doutes professionnels, dans son besoin de prouver quelque chose sans savoir exactement quoi, dans cette façon de construire une identité par l’effort plutôt que par le statut.
Le livre n’est pas exempt de faiblesses. La structure chronologique, assez linéaire, manque parfois de surprises narratives. On aurait aimé que certains passages creusent davantage les zones d’ombre, les moments de découragement profond, les conséquences physiques d’une pratique aussi intense sur un corps qui n’y était pas préparé. Boucheix effleure ces sujets sans toujours s’y attarder, comme s’il courait trop vite pour s’arrêter sur ce qui fait mal. C’est cohérent avec le personnage, mais cela prive le récit de quelques pages qui auraient pu l’élever encore.
Courir pour raconter, raconter pour courir
Ce qui reste après la lecture, c’est l’impression d’avoir passé du temps avec quelqu’un de vrai. Pas un héros, pas un modèle, mais un type qui a trouvé dans la course une façon d’habiter le monde et qui le partage avec une générosité non feinte. Le livre tient sa promesse initiale : humaniser complètement le personnage derrière la casquette, rendre son aventure passionnante y compris pour ceux qui n’ont jamais enfilé une paire de chaussures de trail. Dans le paysage souvent convenu des récits sportifs français, cette voix-là mérite qu’on s’y arrête.
